«Dégagez, on n’accepte pas les mendiants ici!»

Karim Boukhari.

Chronique«S’il vous plaît, demande-t-elle, je veux juste la monnaie pour prendre le tram avec mes enfants». Ah oui? Personne ne semble la croire, ni être prêt à lui rendre service.

Le 25/07/2026 à 09h00

La scène ne dure qu’une minute, mais elle dit tout. Une femme entre, deux enfants en bas âge accrochés à elle, et avant même qu’elle n’ouvre la bouche, le verdict est tombé: «Dégagez, on n’accepte pas les mendiants ici!». Elle n’a pourtant rien demandé. Malgré son air fatigué, sa démarche trainante et les yeux hagards des enfants: non, ce n’est pas une mendiante.

«S’il vous plaît, demande-t-elle, je veux juste la monnaie pour prendre le tram avec mes enfants. La machine ne prend pas les billets et les commerces pour faire la monnaie sont fermés…».

Ah oui? Vraiment? Personne ne semble la croire, ni être prêt à lui rendre service…

Ce qui frappe, ce n’est pas l’erreur ou la méprise, car oui, on peut se tromper. Le problème, c’est la vitesse d’exécution, et cette sorte d’unanimité tacite. Personne, dans ce bistrot, n’a eu besoin de se concerter pour trancher. La sentence a précédé la moindre parole. Une femme fatiguée, deux bambins qui traînent, et voilà que le faciès social a tranché avant même que l’objet de la demande soit formulé. On ne juge pas un service qu’on rend: on juge d’abord qui le demande.

«Ces mauvais réflexes ont bien sûr quelque chose de terriblement pratique: ils dispensent de rendre service, d’écouter, de se sentir coupable de n’avoir rien fait»

—  Karim Boukhari

Remarquez aussi que tout le monde doit avoir un petit doute qui lui trotte dans la tête. Mais c’est l’acquiescement silencieux qui l’emporte. On se tait et on laisse faire.

Et ce n’est pas fini. Face à l’insistance de la femme, un client prend la parole: «Non, ce ne sont pas ses enfants, je connais la technique, on loue des gamins pour mendier!». La phrase mérite qu’on s’y arrête, tant elle est un concentré de ce réflexe qui consiste à rhabiller sa méfiance en expertise. Ce client ne connaît rien de cette femme. Il ne l’a jamais vue. Mais il «connaît la technique», comme s’il suffisait d’avoir entendu parler d’un procédé frauduleux pour se sentir autorisé à l’appliquer à la première venue.

Il faut croire que chaque pauvre est un fraudeur en puissance, chaque mère fatiguée une mendiante déguisée, chaque enfant un accessoire arnaqueur. Tout ce beau monde est coupable jusqu’à preuve du contraire… Et il faudra se lever très tôt et faire vite pour prouver ce contraire.

Ces mauvais réflexes ont bien sûr quelque chose de terriblement pratique: ils dispensent de rendre service, d’écouter, de se sentir coupable de n’avoir rien fait.

Revenons à notre histoire. Pendant que la femme quittait le bistrot, le client commentait: «Ah non, on ne nous la fait pas. Marre de ces arnaqueurs!».

Personne ne s’est demandé: et si elle disait vrai? Et même si c’est une mendiante, qu’est-ce qui m’empêche de l’aider à prendre des tickets de tram?

Par Karim Boukhari
Le 25/07/2026 à 09h00