Quand un Marocain refuse de croire ce qu’il voit, il ne discute pas: il diagnostique. «Attention, il y a un inna.» Traduction: il y a un hic, un os, un loup. Une embrouille tapie sous la surface des choses, et que seul l’œil averti saura débusquer.
Inna fait partie de ces adverbes qu’on plante en tête de phrase et qui peuvent tout dire, y compris son contraire. C’est un joker grammatical, une béquille du doute. Rien d’étonnant à ce qu’il soit devenu l’étendard national de la méfiance. La langue arabe elle-même a l’air de s’en amuser, avec la fameuse formule «inna wa akhawatouha» («inna et ses sœurs», aussi redoutables les unes que les autres) que l’on connait depuis l’école primaire. Comme si un seul soupçon ne suffisait jamais et qu’il fallait convoquer toute la smala pour bien enterrer le réel: lakinna (mais), ka’anna (comme si), layta (si seulement), la’alla (peut-être…), etc.
«Inna et ses sœurs», c’est la famille Addams au grand complet. Chaque adverbe vous embrouille plus que les autres et peut vous faire douter de ce que vous venez de voir de vos propres yeux.
Prenez le quart de finale perdu face à la France. L’explication rationnelle (une équipe capable de dominer le Brésil et les Pays-Bas peut aussi, dans un mauvais jour, s’effondrer) n’a pas tenu plus de trente secondes. Trop simple, trop plat, trop humain. Notre inna en sait davantage: le Maroc aurait «vendu» le match. À la France, à la FIFA, allez savoir. Contre quoi? Là, l’imagination galope sans jamais s’essouffler: enterrer discrètement l’affaire Hakimi, arracher un accord économique bilatéral, ou négocier l’accueil de la finale du Mondial 2030.
«D’autres, plus audacieux encore, y voient la main d’Israël. Ou celle de Trump. Ne dit-on pas que ces deux-là sont capables de tout, mais alors vraiment tout?»
Et quand la France s’est fait sortir par l’Espagne en demi-finale, la même rumeur a simplement changé de camp: la France aurait «revendu» à l’Espagne ce qu’elle venait d’acheter au Maroc (avec plus-value, cela va de soi) pour que Madrid renonce définitivement à accueillir la finale du Mondial 2030. Merci qui? Merci la France. On n’est jamais à l’abri d’un complot reconnaissant.
D’autres, plus audacieux encore, y voient la main d’Israël. Ou celle de Trump. Ne dit-on pas que ces deux-là sont capables de tout, mais alors vraiment tout?
Il y a ceux qui balaient inna et ses sœurs d’un revers de main gêné, et il y a ceux qui, au contraire, poussent la logique jusqu’au vertige: le monde ne serait plus qu’une gigantesque fiction télécommandée, une supercherie. Une «Simulation», pour reprendre le titre de l’essai-enquête de Loïc Hecht (que je vous conseille de lire au passage, même si le décor n’est pas le même).
Alors les dés sont toujours pipés et le hasard n’existe pas. Il faut regarder sous le tapis et lire ce qui n’est pas écrit. Rappelez-vous du vaccin anti-Covid et de la puce censée se glisser dans notre génome. Pourquoi faire? Peu importe, il y a forcément inna.
Demain, c’est la finale du Mondial: l’Argentine de Messi contre l’Espagne de Yamal. Qui l’emportera? Aucune importance, c’est imik imik, kif-kif, du pareil au même. Si Messi soulève la coupe, c’est que la FIFA et les sponsors l’auront voulu. Et si c’est Yamal? Copiez, collez, changez Messi par Yamal.




