Après quatre décennies de revirements diplomatiques: comment le Pérou amorce son tournant historique sur le Sahara

La présidente élue du Pérou, Keiko Fujimori.

La présidente élue du Pérou, Keiko Fujimori.

Après plus de quatre décennies de positions contradictoires, le Pérou s’apprête à lever toute ambiguïté en soutenant la souveraineté du Maroc sur le Sahara ainsi que le plan d’autonomie. L’annonce de la présidente élue, Keiko Fujimori, constitue une victoire importante pour le Royaume et vient couronner plusieurs années d’efforts politiques et parlementaires en Amérique latine.

Le 17/07/2026 à 13h17

La position annoncée par la présidente élue du Pérou, Keiko Fujimori, marque un tournant dans la politique étrangère de ce pays andin à l’égard du Sahara marocain. En exprimant son soutien à l’intégrité territoriale du Royaume, en reconnaissant sa souveraineté sur ses provinces du Sud et en appuyant expressément le plan d’autonomie, le futur exécutif péruvien rompt avec des décennies d’ambiguïté et s’inscrit clairement dans la dynamique internationale impulsée par le Maroc.

Cette nouvelle orientation a été annoncée à l’issue d’une rencontre à Lima entre Keiko Fujimori et l’ambassadeur du Maroc au Pérou, Amine Chaoudri, venu remettre à la présidente élue un message de félicitations du roi Mohammed VI. Selon le cabinet de la future cheffe de l’État, son gouvernement soutiendra également la résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui consacre l’initiative marocaine d’autonomie comme base d’une solution définitive au différend régional.

Quatre décennies de revirements diplomatiques

La position du Pérou sur le Sahara a connu de nombreux revirements depuis 1984, année où le gouvernement de Fernando Belaúnde Terry a reconnu la «Rasd» fantoche. En 1987, sous le premier mandat d’Alan García, Lima a établi des relations diplomatiques avec l’entité séparatiste. Alberto Fujimori les a suspendues en 1996, une décision restée en vigueur pendant 25 ans.

Le rapprochement avec les séparatistes du Polisario a repris en septembre 2021 sous Pedro Castillo, dont le gouvernement a rétabli les relations diplomatiques avec l’entité fantoche. En août 2022, son ministre des Affaires étrangères, Miguel Ángel Rodríguez Mackay, a toutefois annoncé le retrait de cette reconnaissance et la rupture de ces liens, tout en réaffirmant son soutien à l’intégrité territoriale du Maroc. Ce revirement n’aura duré qu’un mois. Désavouant son ministre, Pedro Castillo est revenu sur cette décision et a rétabli les relations.

L’arrivée de Dina Boluarte à la présidence, après la destitution de Pedro Castillo en décembre 2022, n’a pas entraîné de changement immédiat. Son gouvernement a, dans un premier temps, maintenu la position héritée de son prédécesseur, avant de décider, en septembre 2023, de suspendre à nouveau les relations diplomatiques. Il n’a cependant pas retiré explicitement la reconnaissance accordée en 1984 ni apporté un soutien clair au plan marocain d’autonomie, de sorte que Lima a conservé une position ambiguë sur le fond du différend.

C’est précisément à cette ambiguïté que l’annonce de Keiko Fujimori entend mettre fin. Trente ans après la suspension décidée par son père, la présidente élue va plus loin en soutenant à la fois l’intégrité territoriale du Royaume, la souveraineté du Maroc sur le Sahara et l’initiative d’autonomie. S’il se concrétise lorsqu’elle prendra ses fonctions, ce changement mettra un terme à quatre décennies de revirements et constituera une victoire importante pour la diplomatie marocaine en Amérique latine.

L’Amérique latine, une priorité de la diplomatie marocaine

Le changement annoncé par Keiko Fujimori ne peut être compris sans tenir compte du travail mené depuis des années par le Maroc en Amérique latine. Sous l’impulsion du roi Mohammed VI, le Royaume a déployé une stratégie combinant diplomatie politique et parlementaire, coopération économique, culturelle et universitaire, dans le but de renforcer ses liens avec une région où l’Algérie et le Front Polisario ont conservé, pendant des décennies, d’importants soutiens idéologiques.

L’action du Maroc ne s’est pas limitée à obtenir des prises de position favorables sur le Sahara marocain. Rabat s’est attaché à nouer des partenariats durables avec les pays latino-américains, en faisant valoir son statut de partenaire stable et de trait d’union entre l’Amérique latine, l’Afrique, l’Europe et le monde arabe. Commerce, agriculture, sécurité alimentaire, engrais, énergies renouvelables, formation et échanges universitaires ont ainsi donné une assise concrète au dialogue politique.

Cette stratégie a progressivement affaibli la présence du Polisario en Amérique latine et dans les Caraïbes. Plusieurs pays qui soutenaient autrefois l’entité séparatiste ont depuis rompu leurs liens diplomatiques avec elle ou pris leurs distances à son égard. La Colombie, le Guatemala, le Paraguay, la République dominicaine, Haïti, la Jamaïque, le Salvador, le Guyana, l’Équateur et le Panama figurent parmi les États qui, à différentes étapes, ont pris leurs distances avec l’entité fantoche.

Le Salvador a définitivement retiré sa reconnaissance en 2019, avant de renforcer ses relations avec Rabat. Le Guyana a fait de même en 2020, tandis que l’Équateur et le Panama ont suspendu leurs relations avec l’entité séparatiste en 2024. À ces changements se sont ajoutées des prises de position de plus en plus favorables au plan d’autonomie et à une solution politique réaliste sous les auspices des Nations Unies.

Dans le même temps, la diplomatie marocaine s’est attachée à maintenir des canaux de dialogue ouverts, y compris avec les gouvernements latino-américains traditionnellement proches du Polisario. La présence d’ambassades, les visites de responsables politiques et de parlementaires, les accords de coopération ainsi que le dialogue avec des partis de différentes sensibilités ont permis que la question du Sahara ne soit plus abordée exclusivement à travers le prisme des affinités idéologiques héritées de la Guerre froide.

Le rôle décisif du Parlement andin

Le Parlement andin a constitué l’un des principaux leviers de ce rapprochement. Cette organisation régionale réunit des représentants du Pérou, de la Colombie, de l’Équateur, de la Bolivie et du Chili. Le Maroc y a été admis, le 2 juillet 2018, en qualité d’État observateur permanent, devenant le seul pays arabe et africain à bénéficier de ce statut.

Le même mois, les Parlements marocain et andin ont signé un mémorandum d’entente afin d’établir des canaux permanents de coopération, d’échange d’expériences, de visites officielles et de coordination parlementaire. En vertu de cet accord, le Maroc a également acquis le statut de «partenaire avancé» de l’institution.

Depuis lors, le Parlement marocain a assuré une présence constante au sein de l’organisation andine. Cette coopération a permis de multiplier les contacts avec les parlementaires des cinq pays, de leur expliquer directement la position du Royaume sur le Sahara et de leur présenter le modèle de développement mis en œuvre dans les provinces du Sud.

Cette dynamique a franchi une étape majeure le 4 juillet 2022, lorsque le Parlement andin a tenu une session à Laâyoune. Les parlementaires ont ainsi pu prendre directement la mesure du développement économique et social des provinces du Sud, de la qualité des infrastructures éducatives et sanitaires ainsi que du climat de stabilité qui y règne.

Ce rapprochement s’est traduit, quelques mois plus tard, par une prise de position institutionnelle. Le 27 octobre 2022, lors d’une réunion organisée à Bucaramanga, en Colombie, une majorité du Parlement andin a adopté une résolution en faveur de la souveraineté, de l’unité nationale et de l’intégrité territoriale des États. Le texte a également soutenu le plan marocain d’autonomie en tant que solution «réaliste, sérieuse et crédible» au différend régional, dans le cadre des résolutions des Nations Unies.

En mars 2023, quinze des 25 membres de l’Assemblée générale du Parlement andin ont réaffirmé leur soutien à l’intégrité territoriale du Maroc et à l’initiative d’autonomie. Les signataires ont également rejeté les tentatives visant à introduire au sein de l’organisation régionale la prétendue représentation parlementaire de l’entité séparatiste.

Cette déclaration a revêtu une importance particulière, car elle a démontré que le soutien au Maroc était majoritaire au sein de l’institution et transcendait les différences politiques et nationales entre ses membres. Parmi les signataires figuraient des parlementaires de plusieurs pays membres, ainsi que des représentants des organes dirigeants et de la commission chargée des affaires étrangères.

La diplomatie du terrain au service du Sahara marocain

La diplomatie parlementaire a continué de s’intensifier au cours des années suivantes. En avril 2025, le Parlement andin a tenu au Maroc une partie de ses sessions ordinaires. Ses membres se sont réunis à Rabat et à Marrakech et ont rencontré les présidents des deux Chambres du Parlement, Rachid Talbi Alami et Mohamed Ould Errachid, avec le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, ainsi qu’avec le président du Conseil royal consultatif pour les affaires sahariennes, Khalihenna Ould Errachid.

Lors de ces rencontres, le président du Parlement andin de l’époque, Gustavo Pacheco, a réaffirmé le statut de «partenaire avancé» du Maroc et souligné son rôle de pont stratégique entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique latine.

Cette coopération s’est poursuivie en août 2025, lorsqu’une délégation de la Chambre des conseillers s’est rendue à Lima et a rencontré la nouvelle présidente du Parlement andin, Sara Condori. Cette rencontre a permis de renouveler l’engagement des deux institutions en faveur d’une relation fondée sur le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États.

La délégation marocaine a également noué des contacts avec des personnalités politiques et économiques péruviennes ainsi qu’avec des représentants andins du Pérou, de Colombie, du Chili, d’Équateur et de Bolivie. Cette présence continue a permis de consolider un réseau d’interlocuteurs comprenant aussi bien les gouvernements que les Parlements, les partis politiques, les universités et les acteurs économiques.

Le Maroc a accompagné cette démarche d’invitations régulières à visiter le Royaume et ses provinces du Sud. La découverte directe de Laâyoune et de Dakhla, de leurs institutions élues et de leurs grands projets d’infrastructures a permis de contrer les récits des séparatistes et de mettre en évidence la dynamique de développement impulsée par le Royaume.

Un nouveau chapitre entre Rabat et Lima

Le tournant sur le Sahara pourrait ouvrir une nouvelle étape dans les relations entre le Maroc et le Pérou. Dans son message de félicitations à Keiko Fujimori, le roi Mohammed VI a souligné les liens d’amitié, d’estime mutuelle et les valeurs communes qui unissent les deux pays, tout en exprimant sa volonté de hisser leur relation bilatérale au niveau d’un partenariat multidimensionnel.

Ce rapprochement ouvre des perspectives de coopération dans des secteurs tels que le commerce, les investissements, l’agriculture, les engrais, les énergies renouvelables, le tourisme et les échanges culturels. Le Maroc représente en outre une porte d’entrée stratégique vers l’Afrique, tandis que le Pérou occupe une position de premier plan sur la façade pacifique de l’Amérique latine et au sein de la Communauté andine.

Après plus de quatre décennies d’avancées, de reculs et de contradictions, l’orientation annoncée par le futur gouvernement péruvien constitue l’un des tournants les plus nets enregistrés à ce jour. Pour la diplomatie marocaine, elle représente une nouvelle victoire dans la défense de l’intégrité territoriale du Royaume. Elle confirme également la place croissante de l’initiative d’autonomie comme seule base sérieuse, crédible et réaliste pour parvenir à un règlement définitif du différend régional autour du Sahara marocain.

Par Faiza Rhoul
Le 17/07/2026 à 13h17