Le Parlement européen demande des comptes au Polisario

Florence Kuntz.

Florence Kuntz.

ChroniqueL’interpellation adressée à la Haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Kaja Kallas, par des eurodéputés issus de quatre groupes politiques marque une évolution importante du débat européen sur le Sahara. Pour la première fois, deux questions longtemps traitées séparément– la menace sécuritaire du Front Polisario et la transparence de l’aide humanitaire dans les camps de Tindouf– sont désormais posées conjointement. Elles invitent Bruxelles à réévaluer son approche du Polisario.

Le 18/07/2026 à 10h00

Les tirs d’Es-Smara du 5 mai dernier, condamnés par l’Union européenne, la France et les États-Unis, ne constituaient pas un épisode isolé. Fallait-il pour autant se contenter de les ajouter à la longue liste des attaques revendiquées ou attribuées au Front Polisario visant des populations civiles, ou poser enfin une question légitime: comment considérer le Polisario lorsque certaines de ses méthodes relèvent d’une logique terroriste?

Aux États-Unis, le sujet progresse au Congrès depuis plusieurs mois. Mais il n’avait pas, jusqu’à présent, gagné les institutions européennes. L’initiative des Eurodéputés va dans ce sens. «Compte tenu des attaques répétées visant des populations civiles, la Commission a-t-elle évalué, ou envisage-t-elle d’évaluer, la situation du Front Polisario au regard des critères applicables au sein de l’UE en vue de l’inscription sur la liste des organisations terroristes?» Il ne s’agit pas de demander l’inscription immédiate du Front Polisario sur la liste européenne des organisations terroristes.

Une telle décision, politiquement et juridiquement très encadrée, relève du Conseil de l’Union européenne, statuant à l’unanimité des États membres, et suppose notamment qu’une décision ait été prise en la matière par une autorité compétente d’un État membre ou d’un État tiers. Mais les députés européens demandent à la Commission d’évaluer si le Front Polisario est susceptible de remplir les critères permettant une telle inscription. Une question d’autant plus légitime de la part d’élus européens que l’UE est le pilier du financement des camps de Tindouf administrés par le Polisario.

Bruxelles est le premier bailleur humanitaire des camps, avec une moyenne d’environ neuf millions d’euros d’aide renouvelée chaque année. Pourtant, le HCR n’a jamais été en mesure d’y procéder à un recensement indépendant des bénéficiaires, malgré les demandes réitérées du Conseil de sécurité des Nations unies. Ce refus d’enregistrement par les autorités administrant les camps nourrit depuis longtemps les interrogations, tant sur le nombre réel de personnes qui y vivent que sur la traçabilité des financements européens. Ces doutes ont été renforcés par les fraudes et détournements d’aide humanitaire mis au jour par l’OLAF dans son rapport de 2015. Or, Bruxelles envisage d’accroître encore son soutien financier.

«La véritable avancée politique est sans doute ici. Longtemps, ces interrogations furent portées par quelques députés français relativement isolés. Désormais, elles rassemblent des élus de quatre groupes politiques, dont le plus important du Parlement– le Parti populaire européen– issus de plusieurs États membres»

—  Florence Kuntz

Selon les engagements pris le 2 octobre 2025, la Commission soutiendra des programmes appropriés dans des secteurs tels que l’éducation, la culture ou les compétences. Cette aide sera soumise aux mêmes modalités opérationnelles que celle prévue pour l’action humanitaire. Davantage d’aide, davantage de transparence? C’est, en substance, ce que réclament les eurodéputés lorsqu’ils demandent à la Commission si elle envisage de conditionner toute augmentation de l’aide humanitaire aux camps de Tindouf à un enregistrement indépendant des bénéficiaires par le HCR. Des parlementaires européens s’associent pour rappeler à l’exécutif bruxellois un principe élémentaire de bonne gestion des deniers publics.

La véritable avancée politique est sans doute ici. Longtemps, ces interrogations furent portées par quelques députés français relativement isolés. Désormais, elles rassemblent des élus de quatre groupes politiques, dont le plus important du Parlement– le Parti populaire européen– issus de plusieurs États membres. Certes l’initiative est française, menée par la députée gaullienne du PPE, Céline Imart, qui a rassemblé sa délégation LR et des compatriotes ECR et Patriotes pour l’Europe.

Mais la démarche est aussi pleinement européenne: des députés allemands, bulgares, chypriotes et finlandais s’y sont également associés. Ce changement est révélateur. Ces élus posent à la Commission, mais aussi à leurs collègues, des questions qui devraient traverser l’esprit de tout parlementaire européen. Elles concernent autant le Front Polisario que l’Union européenne elle-même. L’une interroge sa politique de sécurité; l’autre sa crédibilité comme premier bailleur humanitaire mondial.

Au fond, Bruxelles devra dire si les principes qu’elle exige partout ailleurs– responsabilité, transparence et contrôle des fonds publics– s’appliquent aussi aux camps de Tindouf. À Kaja Kallas de répondre et de faire évoluer, à son tour, le logiciel de l’Union européenne sur le Front Polisario.

Par Florence Kuntz
Le 18/07/2026 à 10h00