Maroc-UE: que peut-on attendre de la présidence irlandaise?

Florence Kuntz.

Florence Kuntz.

ChroniqueDublin prend la tête du Conseil de l’UE pour six mois. Si l’exercice est toujours révélateur des priorités politiques d’un État membre et de sa manière de concevoir l’Europe, cette présidence constitue également, pour Rabat, un révélateur de la diplomatie irlandaise.

Le 04/07/2026 à 10h00

Membre du club restreint des «petits États de l’UE» par sa géographie (70.000 km²), sa population (5,4 millions d’habitants soit à peine plus de 1% de la population de l’UE) et sa représentation politique (14 députés européens sur 720 et un poids pondéré limité dans les votes à la majorité qualifiée), l’Irlande exerce une influence sans commune mesure avec ces dimensions.

Véritable modèle de small state, elle a su transformer sa taille modeste en atout diplomatique grâce à deux piliers: une souveraineté jalousement préservée et un modèle économique atypique. Cette culture politique plonge ses racines dans l’histoire nationale. Après plusieurs siècles de domination britannique, une guerre d’indépendance puis la partition de l’île en 1921, Dublin a fait de la souveraineté nationale le socle d’une identité politique rétive aux logiques d’alignement, profondément attachée au droit international et au principe de l’autodétermination des peuples. Cette matrice nourrit tant son modèle économique que sa politique étrangère.

Longtemps classé parmi les pays les plus pauvres de l’Europe occidentale, l’Irlande est devenue une grande puissance économique et financière. Elle a su transformer sa position périphérique en avantage compétitif combinant une fiscalité particulièrement attractive, une stratégie tournée vers les investissements étrangers et un environnement ultra favorable aux multinationales américaines– des choix souvent à rebours du consensus de la vieille Europe.

Dublin et Cork n’accueillent ainsi rien de moins que le siège européen de Google, Meta, Apple, Microsoft, TikTok ou encore X. Il sera d’ailleurs intéressant d’observer l’approche des grands dossiers du numérique et de l’IA par la présidence irlandaise. Dublin a toujours défendu son modèle comme un attribut de sa souveraineté économique– quoiqu’il lui en coûte. En 2016, la Commission européenne, estimant que l’Irlande avait accordé des avantages fiscaux illégaux à Apple, avait exigé le recouvrement de 13 milliards d’euros. Le gouvernement irlandais a préféré se ranger du côté d’Apple que de la Commission, jugeant que Bruxelles portait atteinte à sa souveraineté fiscale.

«La véritable échéance diplomatique de l’automne sera moins à Bruxelles qu’à New York. Mais c’est aussi pendant les prochains mois que Dublin pourrait contribuer à consolider la cohérence de la position européenne»

Cette volonté d’indépendance s’exprime également dans sa politique étrangère. Au Moyen-Orient, Dublin est, avec Madrid, l’une des capitales européennes les plus engagées en faveur de la cause palestinienne. Parmi les premiers pays à avoir défendu l’idée d’un État palestinien, l’Irlande a reconnu officiellement l’État de Palestine en mai 2024, simultanément avec l’Espagne et la Norvège. Depuis le début de la guerre à Gaza, elle s’est imposée comme l’une des voix européennes les plus critiques à l’égard du gouvernement israélien, et l’une des plus actives à Bruxelles, au point qu’Israël a décidé de fermer son ambassade à Dublin à la fin de l’année 2024.

Qu’en est-il des relations avec le Maroc? Les deux pays viennent de célébrer cinquante années de relations diplomatiques. À Cork, en mai, les rencontres d’affaires organisées entre opérateurs marocains et irlandais ont illustré la progression des échanges économiques et souligné le potentiel croissant de coopération bilatérale.

La véritable interrogation porte évidemment sur le Sahara. Jusqu’à présent, l’Irlande s’est inscrite dans sa ligne diplomatique traditionnelle: soutien au processus des Nations unies et recherche d’une solution «juste, durable et mutuellement acceptable».

Contrairement à un nombre croissant d’États membres, Dublin n’a pas encore rejoint les capitales qui considèrent explicitement le plan marocain d’autonomie comme base de règlement politique du dossier saharien. Interrogé au Parlement au printemps, le gouvernement s’est d’ailleurs gardé de reprendre la formulation désormais consacrée par la dynamique européenne en faveur du plan marocain. Pour autant, les premiers signes d’un «effet 2797» sont déjà perceptibles.

D’abord, l’Irlande s’est pleinement associée à la déclaration commune adoptée à l’unanimité lors du Conseil d’association UE-Maroc du 29 janvier 2026, marquant de fait son alignement sur une position collective de l’Union qui «salue l’adoption de la résolution 2797». Ensuite, en réaction aux attaques dans la région d’Es-Smara en mai dernier, le ministre d’État Neale Richmond a déclaré que l’Irlande «partageait les préoccupations exprimées par Stefan de Mistura et la Minurso concernant les récentes attaques menées par le Front Polisario», reprenant l’appel de l’envoyé personnel du Secrétaire général des Nations unies selon lequel «le moment est au dialogue et aux négociations, et non à une escalade militaire».

La présidence irlandaise permettra-t-elle de mesurer jusqu’où cette évolution est susceptible d’aller? La véritable échéance diplomatique de l’automne sera moins à Bruxelles qu’à New York. Mais c’est aussi pendant les prochains mois que Dublin pourrait contribuer à consolider la cohérence de la position européenne.

Par Florence Kuntz
Le 04/07/2026 à 10h00