Le partenariat France-Maroc à l’épreuve de la nouvelle politique industrielle européenne?

Florence Kuntz.

Florence Kuntz.

ChroniqueUn aréopage de ministres français est attendu au Maroc pour une visite gouvernementale qui intervient à un moment stratégique. Alors que la France mène, à Bruxelles, une bataille décisive sur l’avenir de la politique industrielle européenne, Paris s’impose, d’un côté, comme le promoteur le plus exigeant du «Made in Europe» et entend, de l’autre, faire du Maroc le partenaire le plus étroitement intégré à son économie. Une équation qui pourrait dessiner une véritable doctrine européenne, à condition que la France parvienne à convaincre ses partenaires.

Le 11/07/2026 à 10h02

Depuis plusieurs mois, Paris presse l’UE. Pour le gouvernement français, la compétitivité européenne ne peut plus reposer sur la seule ouverture des marchés et la concurrence mondiale. Elle suppose une politique industrielle assumée, une préférence européenne dans les secteurs stratégiques et une réduction des dépendances vis-à-vis de la Chine. Au sein de la Commission européenne, le vice-président exécutif Stéphane Séjourné porte le projet de règlement sur l’accélération industrielle. Malgré des arbitrages internes qui ont réduit ses ambitions initiales, la France maintient une ligne offensive. Elle demande désormais à élargir le champ du texte: les mécanismes de préférence européenne dans les marchés publics, les achats et les subventions ne seraient plus limités aux technologies propres, aux industries à forte intensité énergétique et aux véhicules électriques, mais étendus à la construction navale, au matériel ferroviaire ou encore à la chimie.

Or ces secteurs sont précisément ceux dans lesquels la coopération industrielle franco-marocaine est déjà la plus avancée. La France est probablement l’État membre dont l’appareil productif est le plus imbriqué avec celui du Maroc. C’est ce qui rend sa position singulière: Paris défend un «Made in Europe» exigeant, tout en ayant construit depuis vingt ans une stratégie de co-industrialisation avec un pays qui n’est pas membre de l’UE. Dans l’automobile, les usines Renault de Tanger comme celles de Stellantis à Kenitra fonctionnent désormais comme des extensions des chaînes de production françaises. Les équipementiers fabriquent au Maroc des composants qui alimentent directement les sites industriels européens. Le même mouvement est à l’œuvre dans l’aéronautique. Safran, Daher ou encore Latécoère ont progressivement intégré les capacités industrielles marocaines à leurs propres chaînes de valeur. Le Royaume n’est plus un simple atelier de sous-traitance; il participe désormais directement à la compétitivité de la production industrielle française et européenne. Cette intégration s’étend aujourd’hui aux secteurs les plus stratégiques: batteries pour véhicules électriques, hydrogène vert, matériaux critiques, infrastructures portuaires ou encore numérique.

«La France est probablement l’État membre dont l’appareil productif est le plus imbriqué avec celui du Maroc»

L’objectif de Paris n’est pas de refermer l’Europe sur elle-même, mais d’éviter qu’un «Made with Europe» qui engloberait indistinctement l’ensemble des quelque quatre-vingts partenaires commerciaux de l’Union ne vide la préférence européenne de sa substance. La France défend une approche plus sélective: distinguer les pays qui participent effectivement à la compétitivité et à la sécurité des approvisionnements européens de ceux qui demeurent de simples fournisseurs extérieurs– voire constituent une menace pour la souveraineté des Européens.

Jusqu’où cette vision peut-elle être partagée? Mi-juillet, les 27 seront invités à procéder à une première évaluation politique des travaux engagés au Conseil sur le règlement pour l’accélération industrielle. La position de l’Allemagne sera déterminante. Berlin a longtemps regardé avec réserve les projets français de préférence industrielle européenne. La puissance exportatrice allemande craignait les restrictions commerciales de Pékin et les représailles chinoises contre son industrie automobile. Sous la pression d’une crise industrielle inédite et d’un débat politique intérieur durci par la montée de l’AFD, l’Allemagne ne peut plus se contenter de défendre un libre-échange classique. L’ouverture sélective aux partenaires de confiance pourrait-elle constituer un point de compromis entre Paris et Berlin? C’est autour de cette notion que se jouera l’avenir du partenariat industriel franco-marocain. Si la France n’a jamais officiellement demandé que le Maroc figure parmi les futurs partenaires de confiance, l’ensemble de sa stratégie industrielle et diplomatique fait du Royaume un candidat naturel à ce traitement.

La bataille se jouera aussi au Parlement européen, où deux rapporteurs français occupent des positions déterminantes dans l’examen du règlement. Une responsabilité particulière leur incombera, ainsi qu’aux délégations françaises: veiller à ce que les nouvelles frontières réglementaires que l’Union est en train de dessiner ne fragilisent pas l’avenir du partenariat industriel maroco-français.

Par Florence Kuntz
Le 11/07/2026 à 10h02