Français du Maroc: quand la diaspora est appelée à donner de la voix

Florence Kuntz.

Florence Kuntz.

ChroniqueDimanche 31 mai, les Français du Maroc votent. Comme tous leurs compatriotes établis hors de France, ils vont élire des conseillers des Français de l’étranger. Un scrutin discret, souvent réduit à des questions administratives, mais qui touche en réalité à des enjeux politiques bien plus vastes.

Le 30/05/2026 à 10h00

Qui sont-ils? Environ 55.000 inscrits dans les consulats sur les plus de 80.000 Français estimés, ils sont nés au Maroc ou l’ont choisi, expatriés pour trois ans ou installés pour la vie, couples mixtes, binationaux. Entrepreneurs, retraités, salariés, enseignants, étudiants, de Tanger à Dakhla, en passant par Casablanca– qui accueille plus de la moitié d’entre eux– tous ont en commun de vivre, au quotidien, le lien Maroc-France et d’avoir à cœur, sentimentalement, culturellement ou professionnellement, l’excellence de cette relation entre les deux pays.

Pour qui votent-ils? Dans les six circonscriptions que forment les consulats de Casablanca, Rabat, Marrakech, Agadir, Fès et Tanger, plusieurs listes s’affrontent, offrant un choix à tous ceux qui, attachés à faire vivre la démocratie, vont voter à l’urne ou en ligne. Certains candidats revendiquent leur filiation avec des partis ou courants politiques français; d’autres se présentent comme apolitiques, laissant à penser qu’un conseiller consulaire serait avant tout– pendant six ans– un guichet de proximité pour la communauté française, chargé d’informer sur la procédure des renouvellements de passeports, rassurer sur la validité d’un permis de conduire ou orienter sur la meilleure couverture santé.

Mais aucun scrutin n’est apolitique. D’abord parce que les sujets quotidiens portent eux-mêmes des choix de société et des enjeux nationaux: fiscalité, enseignement, santé... Quelle école pour éduquer ses enfants à l’étranger? Quelle protection sociale pour sa famille? Quels accès aux soins, à la prévention? Jusqu’où doit aller la solidarité nationale pour ceux qui vivent loin de l’État providence? Au Maroc, ces questions prennent une résonnance particulière pour les seniors. Ceux qui ont choisi d’y passer leur retraite, à la recherche d’un climat plus clément, d’un coût de la vie plus supportable, ou d’un environnement plus serein. Mais aussi ceux qui «appartiennent au pays» car ils y ont construit une vie, noué des amitiés, élevé des enfants à leur tour expatriés vers la France ou l’ailleurs; ces Européens du Maroc que Maryam Touzani filme avec une infinie délicatesse dans Calle Malaga.

«On a vu pendant ces dernières années combien le groupe d’amitié France-Maroc du Sénat a joué un rôle moteur pour maintenir le dialogue lorsque les relations officielles traversaient des heures difficiles»

—  Florence Kuntz

Ensuite, parce que le rôle des conseillers des Français de l’étranger ne se limite pas à une action de terrain auprès de leurs compatriotes. Ils élisent les membres de l’Assemblée des Français de l’étranger et constituent, avec les délégués consulaires, une partie essentielle du collège électoral qui élit à son tour les sénateurs représentant les Français établis hors de France. Or, ces sénateurs votent, avec l’ensemble de leurs collègues, les lois de la République. On les retrouve, notamment, à la commission des Affaires étrangères, des Affaires économiques ou des affaires Sociales où ils influent sur la politique extérieure de la France, le quotidien des Français hors les murs, et, en l’espèce, sur la relation bilatérale entre Rabat et Paris. On a vu pendant ces dernières années combien le groupe d’amitié France-Maroc du Sénat a joué un rôle moteur pour maintenir le dialogue lorsque les relations officielles traversaient des heures difficiles; on se souvient de la délégation sénatoriale à Laâyoune conduite par le sénateur– et ancien conseiller consulaire– LR Ronan Le Gleut en décembre 2022, comme on retient le déplacement hautement symbolique du Président Larcher également à Laâyoune, en février 2025 «afin d’y refléter la nouvelle position de la France selon laquelle le présent et l’avenir du Sahara s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine». Une visite qui avait provoqué le courroux d’Alger et conduit à la suspension des relations du Sénat algérien avec le Sénat français.

Enfin, parce qu’au bout de cette chaîne démocratique se trouve la mère des batailles politiques françaises: l’élection du président de la République. Bien avant d’arpenter les estrades pour soutenir un candidat, les sénateurs sont aussi des grands électeurs qui ont le pouvoir considérable de pousser ou entraver une candidature: en France ne peuvent concourir au scrutin que les candidats ayant rassemblé 500 parrainages de parlementaires et élus locaux. De ce point de vue, le scrutin consulaire vaut bien plus qu’il n’y paraît. Quand les grands partis français parlent tous du Maroc avec les mots les plus chaleureux, lorsque tous les candidats jurent, la main sur le cœur, que la relation avec Rabat est stratégique, historique, irremplaçable, il convient de se souvenir qu’en politique comme en amour, les promesses comptent moins que les preuves– lesquelles se matérialisent par les prises de position, les déplacements, les jumelages et coopérations décentralisées , les votes– et la constance, quelles que soient les circonstances.

C’est dire s’il serait réducteur de ne voir dans l’élection des conseillers consulaires qu’une formalité administrative. Avec ce scrutin, chacun fait un choix plus large: celui des relais et acteurs politiques de la relation bilatérale.

Par Florence Kuntz
Le 30/05/2026 à 10h00