J’ai appris à connaitre Mostafa Derkaoui à la fin des années 1980, quand j’effectuais mes premiers pas dans Al Bayane, le journal de l’ancien parti communiste. Derkaoui était proche de plusieurs camarades (c’est ainsi qu’on s’appelait entre collègues au journal). L’un d’eux, le regretté Mimoun Habriche, me l’a présenté à peu près en ces termes: «Mostafa arrive toujours à tourner des films même quand il n’a plus d’argent pour nourrir son fils».
Cela vous situe un bonhomme. Le cinéma avant tout. Avant le pain et le biberon.
À l’époque, Derkaoui avait déjà ses meilleurs films derrière lui. À commencer par le tout premier, dont beaucoup ignoraient jusqu’à l’existence: et pour cause, c’est un film à la fois inachevé et interdit de diffusion. «De quelques événements sans signification», tourné en 1974. Un docu-fiction fauché, choral, urbain, nous offrant un magnifique panorama du Maroc des seventies. Une œuvre culte bonifiée par le temps et par le très beau travail de restauration effectué il y a quelques années.
La destinée de ce film, que l’on croyait perdu et qui a été miraculeusement ressuscité, mérite que l’on s’y arrête. Quand on le regarde aujourd’hui, on ne peut s’empêcher de se demander: «Mais pourquoi diable l’ont-ils interdit à l’époque? Comment ont-ils osé?».
«Ce film aurait pu créer des vocations et changer bien des trajectoires humaines, il aurait pu faire du Maroc une locomotive pour le cinéma maghrébin et africain. Mais il est resté dans les tiroirs…»
— Karim Boukhari
Eh bien, dans le Maroc des années 1970, montrer des bistrots, filmer des conversations de tous les jours, parler vrai, tout cela était irrévérencieux et diablement politique. Donc, censurable. C’est d’autant plus terrible qu’il s’agissait d’un premier film et qu’il filmait toute une génération de jeunes artistes, qui allaient devenir d’authentiques icônes nationales, et pas seulement dans le cinéma. La censure aurait pu «tuer» et le talentueux Mostafa Derkaoui et cette formidable cuvée d’acteurs, de peintres et de poètes…
Alors, la censure et, fort heureusement, n’a tué personne. Il n’empêche: si un film aussi lumineux et foncièrement moderne avait été, au contraire, soutenu et, s’il avait eu la carrière qu’il méritait, nul doute qu’il aurait ouvert la voie à d’autres cinéastes et artistes en herbe. Ce film aurait pu créer des vocations et changer bien des trajectoires humaines, il aurait pu faire du Maroc une locomotive pour le cinéma maghrébin et africain. Mais il est resté dans les tiroirs…
Le poids que représente «De quelques événements» tient aussi à cette dimension-là. C’est un témoignage sur la jeunesse enfiévrée des années 1970 et, surtout, sur cette espérance brisée, cet élan coupé, ce rendez-vous empêché. C’est la raison pour laquelle, en (re)découvrant le film aujourd’hui, il est difficile de ne pas être submergé d’émotion.
Malgré tout, on ne peut que saluer le travail de chef-opérateur de Krimou Derkaoui, la magnifique opération de restauration-résurrection conduite par Léa Morin. Et la mémoire de Mostafa Derkaoui, qui vient de quitter notre monde. Un homme brisé qui a eu le courage de se relever, encore et encore. Personne ne lui reprochera de n’avoir jamais atteint, par la suite, les sommets de son premier film. Adieu l’artiste.




