Coexistence, mon c…!

Karim Boukhari.

ChroniqueExcusez le titre de cette chronique, il est violent mais il a du sens: car on ne coexiste pas entre un oppresseur et un opprimé. On coexiste entre égaux ou on ne coexiste pas.

Le 05/09/2026 à 09h00

Le titre est emprunté au spectacle génial de Noam Shuster Eliassi et au film qui lui est consacré. On peut l’essayer dans sa version anglaise pour tenter de l’adoucir, mais l’effet est le même. Ça choque et ça donne à réfléchir.

Vous l’avez deviné, on parle ici de la coexistence entre Palestiniens et Israéliens, Arabes et Juifs. Noam Shuster Eliassi, humoriste israélienne, n’y croit pas un seul instant. Et elle le dit de toutes les manières, avec le rire et les larmes, en racontant des blagues et des anecdotes de tous les jours.

Elle sait de quoi elle parle, elle qui a été élevée dans un petit village du nom de «Neve Shalom», littéralement «oasis de paix», fondé par des familles juives et arabes pour prouver que le vivre-ensemble et la coexistence étaient possibles. Mais comment parler de coexistence quand les Palestiniens n’ont toujours pas le droit d’exister…dans leurs maisons, leurs terres, leur patrie?

Noam Shuster Eliassi est un drôle d’oiseau. Alors qu’elle se destinait à une belle carrière dans les circuits de la diplomatie humanitaire, elle choisit, contre toute attente, la stand-up comédie. Pour le meilleur et pour le rire.

Elle donne à son one-woman-show ce fameux titre, d’abord imaginé comme une blague. Il prendra, avec le temps, une dimension plus tragique, à mesure que la guerre efface toute prétention à la coexistence.

Quand elle se produit pour la première fois en terre palestinienne, elle avertit: «Rassurez-vous, je ne suis là que pour 7 minutes, pas pour 70 ans». La référence à l’occupation israélienne fait ici rire tout le monde.

Sa famille la presse de trouver un mari, mais ce qu’elle veut trouver, c’est des blagues, encore et encore. Et son rire ne fait pas de quartier. Elle raconte, dans le même élan, qu’on la soupçonne d’être payée par le Mossad, et qu’à Neve Shalom on aime autant la paix que le barbecue: deux feux qu’on entretient poliment, sans jamais les éteindre.

«Mais comment parler de coexistence quand les Palestiniens n’ont toujours pas le droit d’exister… dans leurs maisons, leurs terres, leur patrie?»

Dire la vérité avec humour vaut mieux que la cacher, n’est-ce pas. Mais peut-on rire de tout, et avec tout le monde? Noam ne tranche pas, elle met en scène: elle rit des Juifs, des Arabes, d’elle-même, de sa grand-mère iranienne, jamais des morts, ni des maisons détruites. Chez elle, le rire est un scalpel, pas une anesthésie.

Le spectacle devient alors un manifeste. Car ce que Noam démonte, avec ses blagues, c’est l’industrie de la coexistence elle-même: programmes financés à coups de millions, séminaires de «dialogue», toute une machinerie de bons sentiments qui donne bonne conscience sans rien changer au rapport de force sur le terrain. La coexistence, dit-elle, n’est pas une réalité tangible. C’est un produit et une machine qui vivent très bien de la guerre.

Le titre du one-man-show vient finalement de là. Car on ne coexiste pas entre un oppresseur et un opprimé. On coexiste entre égaux ou on ne coexiste pas. Donc coexistence mon…

Le film qui raconte le spectacle et la vie de Noam renvoie à un autre documentaire, que les plus cinéphiles parmi vous ont certainement repéré: l’émouvant Put your soul on your hand and walk de Sepideh Farsi. Le film suit, par visioconférence, la photographe gazaouie Fatma Hassouna et son quotidien sous les bombes. Elle sera tuée par une frappe israélienne peu avant la projection du film au festival de Cannes, en 2025. Ici, plus de blagues: juste un visage avec un sourire magnifique, une voix, puis le silence. Le même constat traverse pourtant ces deux œuvres lumineuses: on ne peut pas demander à ceux qu’on empêche de vivre de coexister poliment avec ceux qui les en empêchent.

Par Karim Boukhari
Le 05/09/2026 à 09h00