Lune de miel avortée: Madrid assène une nouvelle gifle à Tebboune en suspendant un sommet Espagne-Algérie

Abdelmadjid Tebboune et Pedro Sánchez. (Photomontage)

Nouvelle gifle diplomatique pour Alger et retour brutal à la case départ: en reportant unilatéralement son sommet de haut niveau avec l’Algérie, prévu les 20 et 21 octobre, Madrid pulvérise les espoirs d’une réconciliation tant vantée par Abdelmadjid Tebboune. L’affaire Ayoub Aïssiou, entrepreneur tout puissant devenu depuis son exil espagnol l’ennemi juré du pouvoir, constitue le véritable détonateur de cette nouvelle crise. À Alger, l’euphorie cède à la panique.

Le 02/10/2026 à 12h50

C’est par le biais d’une révélation du média espagnol The Objective que l’onde de choc a secoué la diplomatie algérienne: le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, a unilatéralement décidé de reporter la Réunion de haut niveau (RAN) qui devait se tenir les 20 et 21 octobre à Madrid entre l’Espagne et l’Algérie. Selon les sources diplomatiques citées par le journal, l’exécutif espagnol a notifié ce report à Alger de manière totalement inattendue, alors même que tous les préparatifs logistiques et officiels battaient leur plein.

Le report du sommet, suspendu sine die, est d’autant plus surprenant que cette réunion de haut niveau devait sceller au plus haut niveau institutionnel le réchauffement des liens entre les deux pays. Elle était en effet conçue pour réunir directement le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, et le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, prévoyant initialement des tractations officielles dès le 20 octobre, prolongées le lendemain par des forums d’affaires et de vastes activités institutionnelles conjointes.

Du côté d’Alger, cette perspective était accueillie avec une immense jubilation. Le régime algérien s’était fait une joie de cette séquence diplomatique, y voyant la consécration de sa politique extérieure. Une véritable campagne de communication orchestrée par les canaux officiels et médiatiques du pays s’était emparée de l’événement, le qualifiant de «réconciliation» historique. Alger cherchait ainsi à marteler l’idée d’un retour en force sur l’échiquier méditerranéen et d’un très hypothétique repentir de Madrid, après des années de gel unilatéral de la coopération.

Ce sommet avorté devait couronner une embellie consécutive à une visite éclair de Pedro Sánchez à Alger, menée le 20 juillet précédent, où il s’était entretenu avec Tebboune pour sceller formellement la reprise des relations bilatérales.

Pour bien mesurer la portée de ce rapprochement manqué, il faut rappeler la genèse de la crise. Celle-ci avait éclaté au grand jour en mars 2022, lorsque l’Espagne, par la voix de son gouvernement, avait officiellement endossé le plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental sous souveraineté du Maroc, le qualifiant de «base la plus sérieuse, crédible et réaliste» pour la résolution du différend. Cette décision souveraine de Madrid avait provoqué la colère noire du régime d’Alger, qui avait immédiatement rappelé son ambassadeur et décrété un blocus commercial ainsi qu’une suspension totale du traité d’amitié avec l’Espagne avant que les pressions économiques et la realpolitik ne forcent Alger à revoir sa copie. Après la colère, l’Algérie de Tebboune s’est littéralement dégonflée, cédant tout pour reprendre langue avec Madrid, dont la position s’agissant du Sahara marocain n’a pas bougé d’un iota.

Case départ et spectre d’une nouvelle crise

Avec ce report soudain, c’est tout l’édifice diplomatique laborieusement bâti cet été par Alger qui s’effondre, signifiant un retour brutal à la case départ. Une nouvelle crise ouverte entre Madrid et Alger n’est désormais plus loin.

Les sources de The Objective expliquent partiellement le report par la volonté de Madrid de ne pas envenimer ses relations avec le Maroc. Ceci, avec la perspective de la visite du couple royal d’Espagne à Sebta et Melilla, prévue les 13 et 14 octobre, et les fortes turbulences attendues. Officiellement, la préparation du voyage royal a lourdement pesé dans la balance du report de la RAN algérienne. Pour la diplomatie espagnole, enchaîner la visite dans les présides occupés et un sommet de réconciliation avec l’Algérie octobre aurait constitué un calendrier intenable, risquant de multiplier les frictions diplomatiques avec Rabat. Toutefois, la cause profonde de la crispation est ailleurs.

La véritable raison, celle qui a fait l’effet d’une bombe à Alger et motivé ce revirement de dernière minute, réside dans le dossier explosif de l’entrepreneur et opposant algérien Ayoub Aïssiou, installé en Espagne et considéré par le régime de Tebboune comme l’homme le plus recherché internationalement.

Les faits entourant cette affaire sont d’une sensibilité extrême pour Alger. Aïssiou avait été incarcéré fin juillet dans une prison espagnole pendant que l’Audiencia Nacional instruisait la demande d’extradition formelle introduite par l’Algérie. Au début du mois de septembre, suite à un revirement du Parquet, l’Audiencia Nacional a accordé la liberté provisoire à Aïssiou. Ce dernier a quitté la prison de Brians le 4 septembre après 41 jours de détention, sous le coup de mesures conservatoires (retrait de passeport, interdiction de quitter l’Espagne et comparutions bimensuelles) mais sans extradition aucune en Algérie.

Ayoub Aïssiou.

Cette libération, orchestrée dans la discrétion par la défense pour éviter des pressions politiques et médiatiques, a provoqué une onde de choc à Alger, qui y voit un affront intolérable et une protection accordée à l’un de ses pires convoyeurs. Avant de subir les foudres du régime, Aïssiou figurait à la tête de l’un des conglomérats économiques les plus puissants du pays (emploi revendiqué de 3.000 salariés, actifs dans l’agroalimentaire, l’industrie pharmaceutique, les plastiques, la chocolaterie et la représentation de marques européennes). Son principal vecteur de puissance était le canal télévisé El Djazairia One et ses réseaux numériques cumulant des centaines de millions de vues, un outil d’influence redoutable que le pouvoir algérien soupçonne d’instrumentaliser contre Tebboune.

Craignant pour sa vie et avertissant que les conséquences de sa liberté étaient «imprévisibles», Aïssiou avait lui-même anticipé la tempête diplomatique en train de se nouer entre Madrid et Alger, brisant net les espoirs d’une lune de miel entre l’Espagne et le voisin.

Par Tarik Qattab
Le 02/10/2026 à 12h50