La décision du tribunal correctionnel de Paris d’accorder, ce mardi 8 septembre, une relaxe totale à l’écrivain franco-algérien Kamel Daoud résonne bien au-delà d’un simple litige. En rejetant la plainte en diffamation portée à son encontre, les juges français ont mis un coup d’arrêt à une tentative de déstabilisation personnelle et symbolique. Ce jugement, intervenu dans le sillage du refus prononcé par la justice espagnole d’extrader l’homme d’affaires et ancien patron de presse Ayoub Aïssiou, trace une ligne d’étanchéité claire. Les juridictions européennes refusent de servir de relais exécutif à la criminalisation de la dissidence par le pouvoir algérien.
L’action judiciaire engagée à Paris par Saâda Arbane reprochait à Kamel Daoud d’avoir spolié sa trajectoire intime et tragique de rescapée de la guerre civile pour construire la trame de son livre «Houris», récompensé par le prix Goncourt 2024. L’écrivain de 56 ans était poursuivi pour avoir déclaré, au détour d’une longue interview publiée début avril 2025 dans le quotidien français Le Figaro, sans mentionner Saâda Arbane, qu’«Alger peut déposer plainte contre Kamel Daoud en France».
La défense de l’écrivain, portée par Maître Jacqueline Laffont, y a dénoncé un harcèlement judiciaire méthodique destiné à épuiser financièrement, psychologiquement et créativement un intellectuel dérangeant.
Le tribunal correctionnel de Paris a tranché sans ambiguïté. Estimant que la plaignante n’était aucunement identifiable par des tiers dans les propos poursuivis, le tribunal a conclu à l’absence totale de diffamation. Allant plus loin, il a qualifié les poursuites de «manifestement infondées» et condamné la partie civile à verser des dommages-intérêts au romancier.
Ce jugement désamorce une procédure voulue comme une tentative d’instrumentaliser les juridictions françaises pour salir sa réputation à l’étranger, au moment même où un tribunal d’Oran venait de le condamner par contumace à trois ans de prison ferme pour violation de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, un texte qui interdit toute évocation publique des crimes de la décennie noire.
Ce dénouement parisien trouve un écho direct de l’autre côté des Pyrénées. À Madrid, la Sección Segunda de la Sala de lo Penal de l’Audiencia Nacional examine avec une sévérité accrue les demandes d’extradition transmises par Alger concernant Ayoub Aïssiou. Condamné par contumace en Algérie à 20 ans de réclusion pour des chefs d’accusation d’ordre financier liés à des transactions immobilières et au fonctionnement de sa chaîne de télévision El Djazaïria One, l’ancien patron de presse a été remis en liberté par les juges espagnols, qui ont ensuite rejeté les recours visant à le réincarcérer et à l’extrader vers Alger.
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Aïssiou et sa défense ont méthodiquement démontré la vacuité matérielle du dossier d’Alger, s’appuyant sur des actes officiels enregistrés auprès des administrations algériennes pour balayer les accusations de faux en écriture. Au-delà des faiblesses factuelles de l’accusation, la justice espagnole a relevé le caractère politique du dossier, indissociable de la fermeture brutale de son média en 2021 et de son opposition au président Abdelmadjid Tebboune.
Le contexte pénal algérien, marqué par des condamnations par défaut systématiques et la réhabilitation de la peine de mort dans le discours sécuritaire de l’État, interdit à une juridiction européenne de livrer un prévenu sans violer le principe fondamental de non-refoulement et le droit à un procès équitable.
L’analyse croisée des affaires Daoud et Aïssiou révèle la dualité des outils employés pour tenter de réduire au silence les voix critiques basées à l’étranger. D’un côté, la qualification d’infractions financières est privilégiée pour solliciter l’entraide pénale internationale et l’extradition d’acteurs économiques ou médiatiques. De l’autre, des procédures civiles pour atteinte à la vie privée ou diffamation sont initiées devant les tribunaux des pays d’accueil pour contester la légitimité morale des créateurs et des universitaires.
En refusant de valider ces constructions juridiques, la France et l’Espagne affirment la prééminence des normes constitutionnelles et européennes sur la diplomatie d’influence. La relaxe de Kamel Daoud à Paris, comme la protection accordée à Ayoub Aïssiou à Madrid, rappelle que les juridictions européennes ne sauraient devenir le bras armé de régimes fondés sur la neutralisation, par tous les moyens, de leurs opposants.




