L’écrivain franco-algérien Kamel Daoud, lauréat du prix Goncourt 2024 pour son roman Houris, vient d’être condamné par contumace à trois ans de prison ferme et à une amende de cinq millions de dinars algériens (environ 35.000 euros) par la justice de son pays. C’est ce que le concerné vient d’annoncer sur son compte officiel X. Une décision qui s’inscrit dans une longue tradition de répression des voix dissidentes en Algérie, où évoquer la «décennie noire» (1991-2002), cette guerre civile meurtrière entre le régime et les groupes islamistes, reste un tabou absolu.
Dans ce livre publié chez Gallimard, Daoud donne la parole à Aube, une jeune coiffeuse rescapée des violences, offrant un récit poignant et sans concession sur les traumatismes d’une période que le pouvoir algérien s’efforce d’effacer.
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La condamnation est prononcée en vertu de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, un texte adopté en 2005 pour tourner la page du conflit tout en muselant les débats. Elle illustre l’hypocrisie d’un système qui prétend avoir pacifié le pays tout en criminalisant ceux qui osent en interroger l’histoire.
L’écrivain qui défie l’amnésie
«Dix ans de guerre, près de 200.000 morts, des milliers de terroristes amnistiés… et un seul coupable: un écrivain», a ironisé Daoud, dénonçant une justice aux ordres du régime. Cette condamnation confirme l’étouffement persistant de la liberté d’expression en Algérie.
Né en 1970 à Mostaganem, Kamel Daoud s’est imposé comme l’une des figures majeures de la littérature algérienne francophone, mais aussi comme un farouche critique du régime algérien. Son premier roman, Meursault, contre-enquête (2013), réécriture audacieuse de L’Étranger de Camus, lui a valu une renommée internationale et le prix Goncourt du premier roman.
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Mais c’est son engagement sans compromis contre l’autoritarisme et l’islamisme qui a fait de lui une cible pour les autorités d’Alger. Sa guerre contre le régime algérien est d’abord une bataille pour la vérité. Dans Houris, comme dans ses chroniques ou ses essais, Daoud refuse l’amnésie imposée par la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, qui interdit toute enquête sur les crimes commis pendant la guerre civile. Pour lui, cette loi n’est qu’un outil de censure, permettant à l’État de se dédouaner tout en réduisant au silence les victimes et les intellectuels.
Proche de Boualem Sansal, autre écrivain algérien exilé et persécuté pour ses écrits, Daoud incarne une génération d’auteurs qui, malgré les menaces, continuent de porter la voix d’un pays où l’histoire reste un champ de mines. Son procès, bien que sans conséquence immédiate, est un nouveau coup de projecteur sur l’étouffement des libertés en Algérie, et sur la résistance obstinée de ceux qui refusent de se taire.




