Un laboratoire à ciel ouvert: comment l’exercice African Lion combine innovation et terrain

Lors des opération de l'exercice African Lion 2023 sur le sol marocain.

Centre de formation aux drones, plateforme d’essai de capacités militaires de pointe... Entamée lundi 20 avril, l’édition 2026 de l’exercice African Lion promet de passer de l’expérimental à l’opérationnel dans un même cadre.

Le 22/04/2026 à 14h58

African Lion n’est pas nouveau. Depuis 2004, l’exercice se tient annuellement, rassemblant soldats et partenaires régionaux du commandement américain en Afrique. Plus de 40.000 militaires y ont participé les cinq dernières années. Pour l’édition 2026, entamée le 20 avril et qui se poursuit jusqu’au 8 mai 2026, l’exercice réunit plus de 30 pays et mobilise environ 4.500 participants pour des opérations au Maroc, au Ghana, au Sénégal et en Tunisie.

Mais 2026 rompt avec la tradition. Plusieurs nouveautés vont transformer cet exercice en «laboratoire militaire de portée continentale», comme le décrit Hicham Mouatadid, politologue.

Selon le service multimédia du département de la Défense des États-Unis, pas moins de 40 fournisseurs de technologies militaires américains vont tester en conditions réelles les armements et systèmes de commande de demain. Il s’agit de 10 systèmes de commandement et de contrôle, de 4 architectures d’attaque en profondeur, de 12 dispositifs de défense et de 15 solutions d’intégration de contre-attaque.

Le lieutenant-colonel Ramon Leonguerrero, qui pilote l’innovation au sein de SETAF-AF (U.S. Army Southern European Task Force, Africa), ne cache pas le changement de paradigme. «Notre objectif est de combler l’écart entre la technologie émergente et le combattant, en utilisant African Lion 26 pour investir rapidement le terrain et valider les outils et la technologie nécessaires pour un avantage décisif», dit-il.

Sans oublier le test en boucle fermée. On apprend ainsi que les soldats vont remplir des évaluations numériques sur les performances des équipements. Ces données sont traitées en temps réel pour produire des tableaux de bord et des scores pour chaque fournisseur, transmis ensuite aux entreprises et à l’U.S. Army Europe and Africa afin d’orienter les décisions de développement et d’acquisition.

Le choix du Maroc n’est nullement aléatoire. Le pays offre des conditions que peu d’endroits en Afrique réunissent, notamment de vastes zones d’entraînement, un espace aérien libéré et un spectre électromagnétique disponible, reconnaît DVIDS. «C’est un laboratoire à ciel ouvert, avec climat, distances, et complexité comparable à des opérations réelles», commente cet expert en défense.

Un autre point à souligner est l’accélération du cycle «détecter-décider-frapper» lors de l’exercice. Ce que les militaires appellent OODA loop ou observation-orientation-decision-action. Le temps de ce cycle détermine tout.

Le 19th Special Forces Group, la 173rd Airborne Brigade, la 207th Military Intelligence Brigade travailleront sur des systèmes où les chaînes de décision sont contractées. Les opérations seront complexes, impliquant coordination entre armes, synchronisation d’effets, prise de décision éclair sous pression. Des conditions qui ressemblent à la vraie guerre, sauf que les erreurs peuvent être corrigées en direct. «Ces systèmes permettent aux états-majors de détecter, suivre et engager les cibles plus vite et à plus grande distance», poursuit Ramon Leonguerrero. Cette approche transforme ainsi la nature de l’exercice militaire.

Reste la question de l’intelligence artificielle. Elle n’est pas, selon Hicham Mouatadid, politologue, «un outil additionnel mais une couche structurante de la manœuvre. Elle permet la fusion de données issues de capteurs hétérogènes, l’optimisation des chaînes de décision et l’anticipation des comportements adverses. En réduisant les délais entre détection et action, elle redéfinit les équilibres temporels du combat, conférant un avantage décisif à l’acteur capable de maîtriser cette compression du temps stratégique».

«Cette évolution s’inscrit dans une transformation plus large vers des systèmes de combat “cognitifs”, où la supériorité dépend de la capacité à orchestrer des interactions complexes entre humains et algorithmes. African Lion devient ainsi un espace d’expérimentation de cette hybridation, testant les limites de la délégation décisionnelle et les conditions de confiance entre opérateurs et systèmes automatisés», détaille notre interlocuteur.

Pour le Maroc, l’enjeu dépasse l’usage. Il s’agit de s’insérer dans la chaîne de valeur de ces technologies. La participation à de tels dispositifs offre une exposition critique, mais la véritable autonomie stratégique dépendra de la capacité à internaliser, adapter et, à terme, produire ces outils, poursuit l’expert.

Ce qui rend African Lion 2026 encore plus particulier, selon le politologue spécialiste des dynamiques sécuritaires africaines, c’est l’entrée dans une phase de «convergence techno-opérationnelle accélérée». L’intégration d’industriels au cœur de la manœuvre «transforme African Lion en espace de validation en conditions de contrainte, où les technologies ne sont plus présentées mais éprouvées. Cette hybridation entre champ d’exercice et laboratoire opérationnel réduit le cycle d’innovation militaire, en rapprochant la conception, l’expérimentation et l’intégration doctrinale dans un continuum quasi instantané».

Renseignement, automatisation, commandement: une intégration resserrée

Sur le plan doctrinal, «l’accent mis sur la frappe en profondeur et les capacités de contre-attaque distribuée traduit une bascule vers des modèles de guerre systémique. Il ne s’agit plus de dominer un espace, mais de désarticuler les systèmes adverses en ciblant leurs fonctions critiques (capteurs, communications, logistique). Cette logique impose une intégration fine entre renseignement, automatisation et commandement, où la vitesse d’exécution devient un facteur décisif de supériorité».

Les systèmes testés sont soumis à une forme de «stress stratégique» qui permet de discriminer l’innovation théorique de l’efficacité opérationnelle réelle. «Cette approche confère à l’exercice une fonction d’arbitrage industriel, orientant implicitement les futurs choix d’équipement et les trajectoires d’investissement des partenaires», estime le politologue.

Parallèlement, un centre de formation aux drones sera lancé au Maroc pour les forces africaines. Seize militaires africains, 8 par groupe, suivront en avril une formation structurée. Un premier module de formation aux drones y sera organisé pour 16 militaires, répartis en deux groupes de huit. L’un portera sur l’intégration des drones dans la planification des opérations militaires, l’autre sur la prise en main de quatre systèmes différents d’aéronefs sans pilote, sur des durées de huit et dix jours respectivement.

Pour Hicham Mouatadid, cette désignation «consacre le Royaume comme un “nœud de diffusion capacitaire”, chargé de relayer non seulement des compétences techniques, mais des référentiels doctrinaux et des normes d’emploi. Ce positionnement confère au Maroc un rôle structurant dans la reconfiguration des capacités militaires africaines».

Le lancement de cette initiative dans le cadre d’African Lion amplifie sa portée. «Il inscrit la formation dans un environnement opérationnel multiniveaux, où l’usage des drones est immédiatement contextualisé dans des scénarios complexes impliquant coordination interarmées et intégration multi-domaines. Cette immersion permet de dépasser l’apprentissage technique pour accéder à une véritable appropriation doctrinale. À moyen terme, cette dynamique pourrait générer un effet de dépendance positive envers le Maroc, qui deviendrait un référent régional en matière d’emploi des systèmes autonomes. Il s’agit là d’un levier d’influence stratégique subtil, fondé sur la production et la diffusion de normes plutôt que sur la contrainte directe».

C’est pourquoi Hicham Mouatadid, politologue spécialiste des dynamiques sécuritaires africaines, affirme que «l’African Lion, piloté par US Africa Command, doit être compris comme une architecture stratégique évolutive plutôt que comme un simple exercice interarmées. Pour le Maroc, il constitue un instrument d’“acculturation stratégique avancée”, permettant aux Forces armées royales de s’insérer dans les logiques de guerre multi-domaines où la supériorité ne repose plus sur la masse mais sur l’intégration des capteurs, des effecteurs et des boucles décisionnelles».

D’après lui, «cette insertion n’est pas neutre. Elle transforme progressivement le Maroc en acteur co-producteur de sécurité, capable de dialoguer doctrinalement avec les puissances occidentales et de peser dans la définition des normes opérationnelles régionales».

Pour les États-Unis, African Lion relève d’une logique de «projection de puissance par délégation structurée». Face à l’érosion du modèle des bases permanentes et à la montée des coûts politiques de la présence directe, Washington privilégie des dispositifs modulaires fondés sur des partenaires pivot. L’exercice agit ainsi «comme une matrice de présence indirecte, où l’interopérabilité remplace la permanence».

À un niveau systémique, «African Lion joue un rôle de synchronisation des architectures de sécurité. Il aligne non seulement des capacités, mais des temporalités décisionnelles, des cultures opérationnelles et des grilles de lecture des menaces. Dans un environnement caractérisé par la vitesse et l’hybridité des crises, cette capacité de synchronisation réduit drastiquement les coûts de coordination en situation réelle, ce qui constitue un avantage stratégique souvent sous-estimé», conclut Hicham Mouatadid.

Par Hajar Kharroubi
Le 22/04/2026 à 14h58