Les élections restent un exercice délicat, même dans les démocraties les plus anciennes. C’est un moment de doute, de confusion, parfois de solitude. Au Maroc, c’est une tradition récente, née au lendemain de l’indépendance, à une époque où la violence politique était encore la règle.
Beaucoup de nos ancêtres s’en méfiaient et les fuyaient comme la peste. Sociologiquement, ils assimilaient les élections à une forme de «fitna», c’est-à-dire un moyen de diviser les gens et de les dresser les uns contre les autres. Pour eux, il ne fallait pas voter, mais se concerter et désigner les vainqueurs par consensus. Il fallait d’office écarter les femmes et les jeunes: les «grands» devaient choisir à leur place.
Un ami m’a raconté comment, après le décès du patriarche de sa famille, les nombreux descendants n’arrivaient pas à s’entendre sur la gestion de son patrimoine. Il fallait désigner un successeur, et les candidats ne manquaient pas. Quelqu’un eut alors l’idée d’organiser un vote parmi les «grands électeurs», c’est-à-dire les chefs des branches familiales. L’idée fut retenue, et le vainqueur l’emporta à une écrasante majorité. Une seule voix s’était exprimée contre lui.
Dénouement heureux? Pas du tout.
«Les élections restent un exercice délicat, même dans les démocraties les plus anciennes»
Au lieu de savourer sa victoire et de passer aux choses sérieuses, l’heureux élu mena l’enquête pour découvrir l’identité de la brebis galeuse. Ou plutôt du «poisson pourri». C’est ainsi qu’il qualifiait cette voix, la seule, qui ne l’avait pas soutenu. Il parvint rapidement à ses fins et décida d’exclure le fautif des affaires familiales. Telle fut la première décision «politique» du nouveau chef de famille.
Aujourd’hui encore, quand il s’agit d’élire un délégué du personnel, même dans une petite entreprise, mieux vaut que l’affaire soit réglée par «arrangement» avant d’en arriver au vote, qui devient alors purement symbolique. Sinon, ceux qui auront choisi le mauvais camp risquent de le payer, tôt ou tard.
Cette peur du retour de flamme a longtemps habité l’inconscient collectif de notre société. Il en reste forcément quelque chose. Des familles entières continuent de se méfier des élections. Elles boudent les urnes, ou attendent la consigne du chef de clan pour voter «les yeux fermés».
Ne pas voter, ou mal voter: voilà deux des maux qui entravent le processus électoral au Maroc. Il y en a d’autres, bien sûr.
Mais on ne va pas s’arrêter là. Les enjeux autour des élections du 23 septembre sont nombreux. Les chantiers et les questions aussi.
Dans un pays sans sondage d’opinion, les intentions de vote n’existent pas. Des surprises sont possibles et rien n’est jamais joué d’avance. Il ne sert à rien de deviser…
L’essentiel demeure la sincérité du scrutin. Que le résultat traduise la réalité du terrain. Que l’honnêteté et la compétence soient la règle. Et que les élus servent les intérêts de tous.
Et ce ne sont pas des vœux pieux!




