Sahel: les implications de l’intervention militaire inédite de l’Algérie au Niger

Des Sukhoi de l'armée algérienne à Niamey.

L’Algérie inaugure-t-elle une nouvelle doctrine militaire avec l’envoi d’un escadron de quatre avions de chasse, de type Sukhoi su-30, en plus d’un avion ravitailleur, au Niger? À travers cette intervention militaire, limitée certes, mais sans précédent, le régime d’Alger veut probablement faire d’une pierre plusieurs coups. Il s’agirait surtout de briser l’étouffant isolement interne, régional et international qui paralyse le pays et son régime, tout en souscrivant aux efforts de Moscou, actuellement à pied d’œuvre pour instaurer une «pax Russia» au Sahel.

Le 01/09/2026 à 12h50

Dans un communiqué daté du dimanche 30 août, le ministère algérien de la Défense a créé la surprise en annonçant l’envoi, inédit, d’avions militaires à Niamey, en soutien au pouvoir nigérien, qui a déjoué, samedi 29 août, une tentative de coup d’État militaire. «Suite aux événements regrettables survenus récemment dans la capitale nigérienne Niamey, dans une tentative de déstabilisation du pays, et en réponse à la demande des autorités nigériennes, Monsieur le général d’armée Saïd Chengriha, ministre délégué auprès du ministre de la Défense nationale, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire, a ordonné l’envoi de deux patrouilles d’avions de chasse de type Soukhoï Su-30 (4 avions), en mission de soutien à l’armée nigérienne pour faire face à cette tentative de déstabilisation du pays frère du Niger», souligne le communiqué du MDN algérien, qui ajoute que la décision a été prise sur instructions du président Abdelmadjid Tebboune.

Or, lundi 31 août, la présidence algérienne a publié son propre communiqué, dans lequel elle annonce que le président Tebboune a eu, le même jour, des entretiens téléphoniques avec le président nigérien. Tebboune aurait assuré à son homologue nigérien, Abdourrahmane Tiani, du soutien total de l’Algérie «dans tous les domaines». Le général Tiani a échappé à une tentative de coup d’État militaire fomentée dans la nuit de vendredi à samedi dernier. Ce putsch a été déjoué grâce à l’intervention décisive des militaires d’Africa Corp, relevant du ministère russe de la Défense.

Ces derniers ont rapidement mis fin, selon un communiqué du ministère russe des Affaires étrangères, publié dimanche, à la mutinerie et rétabli l’ordre dans la capitale nigérienne. Alger, qui venait d’accueillir, les 26 et 27 août, le Premier ministre nigérien, Mahamat Lamine Zeine, a sauté sur cette occasion pour apporter son soutien au pouvoir nigérien en expédiant sur place des avions militaires, dont quatre de combat. Un geste sans précédent, puisqu’il rompt avec la doctrine jusque-là adoptée par l’Algérie, consistant à ne pas envoyer son armée hors de ses frontières.

Même si l’intervention militaire algérienne à Niamey est symbolique et vise le simple effet d’annonce, il n’en reste pas moins vrai que le déploiement inédit d’avions militaires algériens au Niger contredit la position régulièrement claironnée par le régime d’Alger, selon laquelle il rejette toute forme d’intervention militaire étrangère dans les pays du Sahel ou d’ingérence dans leurs affaires intérieures.

Une nouvelle fois, Alger étale au grand jour ses incohérences en soutenant un pouvoir qu’elle jugeait illégitime il y a trois ans, quand elle avait voué aux gémonies le général Tiani, en condamnant ouvertement son coup de force de juillet 2023 contre l’ancien président élu du pays, Mohamed Bazoum. Alger a été en retour accusée d’ingérence dans les affaires intérieures du Niger, ce qui a déclenché une crise ouverte avec Niamey.

L’Algérie s’est aussi opposée à l’intervention militaire, prônée par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), dont elle n’est pas membre, et qui prévoit dans ses statuts l’option de rétablir militairement le pouvoir légal d’un pays membre en cas de coup d’État militaire. Prise dans les nasses de ses contradictions, la diplomatie algérienne a prétendu avoir été chargée par Niamey de mener une médiation entre le nouveau pouvoir militaire et la CEDEAO. Ce que le Niger a fermement démenti, mettant le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, dans l’embarras à cause de ce flagrant mensonge.

Comment donc un pays qui a érigé la non-intervention militaire en credo, au point de n’avoir jamais envoyé le moindre Casque bleu pour contribuer aux opérations de maintien de la paix sous l’égide de l’ONU, en arrive aujourd’hui à violer brusquement ses propres principes en intervenant militairement là où l’attendait le moins?

Il est vrai que la Constitution algérienne, amendée en 2020 à la suite d’un référendum largement boycotté par les électeurs, a ouvert la voie à un éventuel envoi, sous conditions, de troupes algériennes à l’extérieur. En particulier pour des missions de paix sous l’égide de l’ONU, de l’Union africaine ou de la Ligue arabe. Des opérations dites «anti-terroristes» peuvent également justifier l’envoi de militaires algériens par-delà les frontières des pays voisins.

Toutefois, et en vertu de l’article 91 de la Constitution de 2020, tout déploiement militaire hors des frontières est soumis à l’approbation préalable des deux tiers des membres du Parlement algérien. Manifestement, l’envoi des avions de combat au Niger a outrepassé cette procédure constitutionnelle. Ce brusque changement d’attitude opéré par le régime d’Alger, à travers cette intervention militaire au Niger, s’inscrit dans le cadre de la nouvelle logique diplomatique algérienne qui consiste à se plier désormais en quatre devant ses voisins sahéliens.

Après plusieurs années de crises et de brouilles diplomatiques avec le Mali et le Niger, il n’est pas exclu que l’Algérie, dans sa nouvelle posture, soit appelée à retirer ses soutiens, déclarés ou latents, à certains groupes séparatistes et terroristes, principales sources de l’instabilité actuelle au Sahel. Car c’est ce double jeu d’Alger, soutenant à la fois les pouvoirs en place et leurs ennemis, qui constitue le nœud gordien de ses désaccords avec ses voisins. Le renforcement de l’implantation militaire russe au Sahel n’est certainement pas étranger aux revirements en cours d’Alger dans cette région.

Le 9 juillet 2026, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, était à Niamey, où il a surtout réaffirmé le soutien militaire de son pays à l’Alliance des États du Sahel (AES) regroupant le Mali, le Niger et le Burkina Faso, des pays avec lesquels Moscou a signé des accords de défense. La visite de Lavrov s’inscrivait dans le cadre de la tenue de la 2ème session de consultations entre le chef de la diplomatie russe et ses homologues de l’AES.

Or les États de l’AES, et particulièrement le Mali, ont régulièrement accusé l’Algérie d’être le «parrain du terrorisme» au Sahel. Lavrov n’a pas manqué au demeurant de faire une allusion à cette accusation. Lors d’une conférence de presse tenue en octobre 2025, il a indirectement fustigé le soutien d’Alger aux rebelles touaregs du Mali, en rappelant aux Algériens que les frontières de leur pays sont «artificielles», car tracées arbitrairement à la règle par la colonisation.

Ce coup de gueule de Sergueï Lavrov a durement secoué le régime d’Alger, qui s’est empressé d’accueillir en grande pompe, quelques semaines plus tard, le général Abdourrahmane Tiani, dont elle vient de voler au secours, aux côtés des paramilitaires russes qu’Alger fustigeait hier encore en les qualifiant de mercenaires.

Tout en se rangeant aujourd’hui derrière la stratégie russe au Sahel, l’Algérie tente aussi, selon certains observateurs, de profiter du déploiement «spectaculaire» d’un escadron de son armée au Niger en vue de contrebalancer l’influence du Maroc dans cette région.

Par Mohammed Ould Boah
Le 01/09/2026 à 12h50