Sebta et Melilla: quand Cadi Ayyad et Al-Azafi répondent à Madrid

La clôture de séparation entre Sebta et Fnideq.

La clôture de séparation entre Sebta et Fnideq.. AFP or licensors

TribuneMadrid peut affirmer que Sebta est espagnole, considérer la question territoriale comme définitivement tranchée et écarter toute discussion sur la souveraineté. Mais il est une réalité qu’aucun gouvernement ne peut décréter: l’effacement de l’Histoire et bien évidemment de la géographie physique et humaine.

Le 25/08/2026 à 12h07

Il y a des réponses diplomatiques qui prennent la forme d’un communiqué, d’autres d’une conférence de presse. Et puis, il y a celles qui n’ont besoin que de quelques noms pour dire beaucoup.

Alors que Madrid rejette régulièrement toute revendication marocaine sur Sebta et Melilla, Rabat a peut-être livré, lors de la veillée du Mawlid au Palais royal, une réponse on ne peut plus subtile: ne pas entrer frontalement dans le débat territorial, mais convoquer l’Histoire.

En politique et en relation internationales, les deux constantes incontournables étant justement l’histoire et la géographie.

Présidée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, cette cérémonie a été marquée par l’évocation, par le ministre des Habous et des Affaires islamiques, Ahmed Taoufiq, de deux grandes figures savantes de l’islam et de l’histoire de la région: Cadi Ayyad et Abou al-Abbas al-Azafi.

Ce ne sont pas de simples noms du patrimoine intellectuel islamique. Ils sont tous deux liés à Sebta. Cadi Ayyad y naît en 1083, y étudie, y construit une part essentielle de son œuvre et y exerce la fonction de cadi à partir de 1121, pendant plus de quinze ans. Il sera ensuite cadi à Grenade avant de finir sa vie au Maroc.

Aziz Daouda.

Al-Azafi, savant et cadi de Sebta au 13ème siècle, est quant à lui étroitement associé à l’histoire du Mawlid. Il rédige un traité consacré à la célébration de la naissance du Prophète. Son fils complétera l’œuvre. Les travaux consacrés au culte prophétique au Maghreb font de Sebta l’un des grands foyers du développement de cette célébration et un foyer déterminant dans l’histoire de l’islam de part et d’autre du détroit.

Dès lors, une question s’impose: pourquoi rappeler ces deux figures, dans ce lieu, à ce moment précis, au cours d’une cérémonie dédiée au Mawlid?

Il faut parfois apprendre à lire la diplomatie autrement qu’à travers les communiqués.

Madrid peut affirmer que Sebta est espagnole, considérer la question territoriale comme définitivement tranchée et écarter toute discussion sur la souveraineté. Mais il est une réalité qu’aucun gouvernement ne peut décréter: l’effacement de l’Histoire et bien évidemment de la géographie physique et humaine.

C’est là que se situe la portée du geste marocain.

Il ne s’agit pas de proclamer: «Sebta est marocaine». Il s’agit de rappeler une évidence historique et géographique plus difficiles à réfuter: Sebta était déjà un foyer majeur de civilisation, de savoir, de droit et de spiritualité bien avant l’exercice de la souveraineté espagnole.

Cadi Ayyad nous ramène aux 11ème et 12ème siècles. Al-Azafi nous conduit au 13ème siècle. Le propos se situe donc bien avant les protectorats, les frontières modernes et les querelles diplomatiques du 20ème siècle; avant même la formation des États-nations contemporains.

Parler sérieusement de Sebta, au-delà de la géographie, suppose d’envisager l’ensemble de son histoire, et non sa seule séquence politique récente.

La ville fut un carrefour entre le Maghreb, l’Andalousie, la Méditerranée et l’Atlantique. Elle fut une cité de juristes, de commerçants, de navigateurs et de savants. Cadi Ayyad et Al-Azafi en sont deux illustrations majeures.

L’évocation d’Al-Azafi pendant une cérémonie du Mawlid ajoute une dimension particulière à cette séquence. Il ne s’agit pas seulement d’un rappel de l’histoire savante de Sebta, mais d’une référence directement liée à la célébration elle-même.

La nuance est essentielle: le Maroc ne brandit ni carte ni slogan territorial. Il mobilise une mémoire, celle de ses savants et de ses héritages. Celle de l’appartenance séculaire et de la relation fusionnelle avec le reste de la nation musulmane.

Il ne cherche pas l’escalade; il réaffirme une continuité historique.

Voilà une forme sophistiquée de diplomatie: les frontières changent, les empires disparaissent, les puissances se succèdent et les cartes sont redessinées. Mais les œuvres des grands savants demeurent.

«Or rappeler est peut-être plus puissant que revendiquer. Celui qui revendique doit convaincre; celui qui rappelle ouvre les livres, aux pages qui comptent.»

—  Aziz Daouda

Cadi Ayyad demeure. Al-Azafi demeure.

Et leur lien avec Sebta demeure dans les archives, les bibliothèques et les travaux historiques.

Le patrimoine culturel officiel de Sebta lui-même évoque l’importance des Azafides et la place d’Al-Azafi dans l’histoire religieuse de la ville.

Il serait donc réducteur de n’y voir qu’une référence religieuse ou académique. Cette évocation peut aussi se lire comme une démonstration de soft power historique: une manière de rappeler que la question de Sebta et Melilla ne se réduit pas à une photographie politique du présent.

Il existe une histoire antérieure à la frontière actuelle. Et cette histoire appartient aussi à la mémoire marocaine. La force de cette démarche réside dans son absence d’agressivité. Elle ne menace pas, ne provoque pas, ne polémique pas: elle rappelle.

Or rappeler est peut-être plus puissant que revendiquer. Celui qui revendique doit convaincre; celui qui rappelle ouvre les livres, aux pages qui comptent.

C’est peut-être la leçon de cette séquence: lorsque l’adversaire veut enfermer le débat dans le présent, remonter dans le temps permet d’en déplacer le centre de gravité.

Madrid parle de souveraineté contemporaine. Rabat convoque une civilisation.

Madrid regarde une carte. Rabat ouvre un livre.

Au cœur de cette discrète partie d’échecs diplomatique, deux noms suffisent: Cadi Ayyad et Al-Azafi.

Deux savants, deux hommes de Sebta, deux siècles différents et une même idée: une ville ne commence pas son histoire le jour où une nouvelle puissance en prend possession.

Ne pas hausser le ton. Ne pas courir derrière chaque polémique. Ne pas répondre à la provocation par la provocation. Dire simplement: nous connaissons notre histoire. Et nous savons que vous la connaissez aussi.

Sebta et Melilla ne sont donc pas seulement une question de frontières. Elles sont aussi une question de mémoire.

En rappelant, au Palais royal, la figure de Cadi Ayyad et celle d’Al-Azafi, le Maroc ne pousse pas un cri. Il pose une pierre: avec calme, avec élégance et avec cette subtilité qui consiste à laisser l’Histoire parler lorsque les communiqués officiels ont atteint leurs limites.

C’est peut-être là la réponse la plus habile: ne pas crier «Sebta est à nous», mais rappeler ce qu’était Sebta avant que l’histoire politique contemporaine ne prétende en avoir épuisé le sens.

La diplomatie consiste parfois à savoir quand parler. Et surtout, à savoir quand laisser parler les morts. Personne, Madrid non plus, ne peut faire taire les morts, leur existence, leur parole, leurs écrits, leurs traces, leurs récits sont éternels et s’imposent. Rien ne sert à lever le ton à vociférer et insulter quand l’histoire parle et avec finesse.

C’est là toute la finesse d’une monarchie séculaire avec son temps et son ton. C’est aussi là toute la puissance d’un peuple, d’un état et d’une nation-civilisation.

Lorsque le Maroc choisit, au Palais royal, de rappeler la figure de Cadi Ayyad, il ne lance pas un cri. Il pose une pierre. Avec calme. Avec élégance.

Par Aziz Daouda
Le 25/08/2026 à 12h07