Le débat aurait pourtant pu être instructif. Espejo Público avait convié plusieurs intervenants aux points de vue différents pour évoquer les relations entre le Maroc et l’Espagne. Une démarche tout à l’honneur d’une émission désireuse d’aborder un sujet complexe. Encore aurait-il fallu que ce pluralisme ne se limite pas à juxtaposer quelques visages sur un écran et que chacun accepte d’entendre ce qui contrarie son propre discours.
Sur le bandeau d’Antena 3, Taleb Alisalem était présenté comme «analyste politique et militant sahraoui». Mais l’analyse a vite tourné court. Dès que Beatriz Mesa a tenté de mettre son récit à l’épreuve des faits, les arguments ont cédé la place aux interruptions et la voix la plus forte a pris le dessus sur le fond.
La chercheuse n’avait pourtant rien d’une invitée venue commenter à la légère un dossier qu’elle connaîtrait à peine. Docteure en sciences politiques, universitaire, journaliste et spécialiste du Maghreb et du Sahel, Beatriz Mesa étudie depuis près de vingt ans, notamment sur le terrain, les dynamiques politiques de la région. Face à elle, Alisalem a cru pouvoir solder la question du Sahara en un seul mot: «Génocide». Aucun fait, aucune source, aucune démonstration. Il aurait sans doute été dommage d’encombrer une accusation aussi spectaculaire avec des explications.
Beatriz Mesa a essayé de rappeler deux réalités que les plateaux espagnols prennent rarement le temps d’exposer. D’abord, que l’intégrité territoriale du Royaume n’est pas, pour les Marocains, une simple carte que l’on pose sur une table de négociations. Ensuite, et c’était manifestement plus difficile encore à entendre pour le militant séparatiste, que le Polisario ne représente pas l’ensemble des Sahraouis et que nombre d’entre eux se reconnaissent pleinement dans leur appartenance au Maroc. Plutôt que de lui répondre, Alisalem a choisi de couvrir sa voix.
«Il suffit de ne pas respecter les opinions des autres», a fini par protester Mesa. Malgré les interruptions, elle lui a de nouveau proposé de répondre sur le fond. «Je te parle avec tout le respect qui t’est dû et je te demande de m’opposer des arguments», lui a-t-elle dit, en précisant qu’elle était prête à l’écouter. Alisalem lui a rétorqué qu’il ne s’intéressait pas «aux personnes qui portent des discours appelant à la haine».
La ficelle est pratique. Quiconque conteste sa version ne défend plus un point de vue différent, mais «appelle à la haine». Quant au Sahraoui qui ne se range pas derrière le Polisario, sa parole peut tout simplement être écartée.
Antena 3 avait certes réuni des opinions différentes, mais la chaîne avait oublié la condition première de tout véritable débat: permettre à chacun de s’exprimer. Beatriz Mesa apportait une expertise universitaire, une longue expérience du terrain et une analyse rompant avec le récit univoque habituellement servi au public espagnol. Taleb Alisalem a, pour sa part, lancé une accusation de «génocide» avant de multiplier les interruptions afin qu’elle ne puisse pas être examinée. La chaîne a laissé la seconde méthode prendre le pas sur la première. Une bien curieuse conception du pluralisme, où tout le monde peut parler à condition de ne pas contredire l’«analyste».
Du militant séparatiste à l’expert de plateau
Né en 1992 dans les camps de Tindouf, Taleb Alisalem est arrivé en Espagne à l’âge de dix ans dans le cadre du programme Vacaciones en Paz. Installé à Madrid, il s’est fait connaître comme militant et écrivain engagé en faveur de la cause séparatiste. Sa maison d’édition indique qu’il a suivi une formation en coopération internationale et en aide au développement.
Ce parcours ne lui retire évidemment pas le droit de prendre part au débat sur le Sahara. Il impose en revanche de préciser clairement d’où il parle. Taleb Alisalem n’est pas un observateur extérieur au conflit, mais un militant engagé aux côtés de l’une des parties. La confusion commence lorsque les émissions de télévision effacent cette distinction et érigent une parole militante en expertise, sans lui appliquer les exigences qui devraient accompagner ce statut.
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Un analyste peut parfaitement avoir des convictions politiques. Ce qui le distingue d’un propagandiste n’est pas l’absence d’opinion, mais la méthode. Il lui appartient de distinguer les faits de leur interprétation, d’étayer ses conclusions et de reconnaître les réalités qui ne cadrent pas avec son propre récit.
Alisalem a fait exactement l’inverse en refusant d’entendre qu’une part importante des Sahraouis soutient l’intégrité territoriale du Maroc et ne se considère nullement représentée par le Polisario. Dans les Provinces du Sud, des Sahraouis votent aux élections marocaines, exercent des responsabilités communales et régionales et siègent au sein des institutions nationales. La représentativité des différents courants peut être discutée. Mais on ne saurait faire disparaître l’un d’eux pour entretenir la fiction selon laquelle tout Sahraoui serait, par définition, séparatiste.
Lorsque Beatriz Mesa a tenté de rappeler cette réalité, Alisalem ne l’a pas réfutée. Il s’est contenté de faire en sorte qu’on ne puisse pas l’entendre.
Une surenchère à laquelle les plateaux s’accommodent
Cette séquence sur Antena 3 n’est pas le premier dérapage télévisé de Taleb Alisalem. Le 31 juillet, dans l’émission Horizonte diffusée sur Cuatro, il avait déjà affirmé que l’Espagne disposait des moyens nécessaires pour «détruire politiquement et économiquement le Maroc».
L’appel avait été lancé sans rencontrer de véritable contradiction sur le plateau. Il avait finalement conduit l’universitaire et responsable politique Lahcen Haddad à saisir les instances de la profession journalistique espagnole. L’Association de la presse de Madrid a ensuite transmis le dossier à la Commission d’arbitrage, des plaintes et de déontologie du journalisme.
En moins d’un mois, Alisalem est ainsi passé de l’idée de «détruire» politiquement et économiquement un pays de près de quarante millions d’habitants à l’accusation de «génocide». Cuatro d’abord, Antena 3 ensuite. À chaque fois, le même dispositif: un plateau offert, un bandeau lui conférant une stature d’expert et une contradiction trop faible pour soumettre ses déclarations à un examen sérieux.
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Antena 3 a d’ailleurs fait d’Alisalem l’un de ses intervenants récurrents dès qu’il est question du Maroc. Dans Espejo Público, il a présenté la crise migratoire de Sebta comme une «opération parfaitement préparée et organisée» par Rabat, affirmé qu’au Maroc «on parle déjà du retour de l’Andalousie dans le giron marocain» et prêté au Royaume une stratégie visant à semer le chaos afin de tester les capacités de réaction espagnoles.
À force de passages à l’antenne, un discours militant finit par acquérir les apparences de l’expertise. Mais la répétition ne transforme pas une opinion engagée en analyse impartiale. Pas plus que le bandeau «analyste politique» ne neutralise les convictions d’Alisalem ou ne dispense la chaîne de vérifier ses affirmations.
Après l’émission, celui-ci a écrit sur X qu’il avait dû «supporter cette dame prénommée Beatriz», qu’il accuse d’avoir multiplié les «acrobaties» et de «beaucoup parler sans rien dire» pour défendre le Maroc. À la lumière des images, la remarque ne manque pas d’ironie. Celle que l’on a à peine laissée parler, c’est précisément Beatriz Mesa.
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Antena 3 est libre d’inviter Taleb Alisalem, comme celui-ci est libre de défendre ouvertement l’indépendance du Sahara. En revanche, une chaîne ne devrait ni présenter un militant comme une autorité neutre, ni le laisser accuser un pays de «génocide» sans lui demander la moindre preuve, ni accepter qu’il réduise au silence, à force d’interruptions, celle qui vient contester son récit.
La pluralité d’un débat ne se mesure pas au nombre d’intervenants réunis sur un plateau. Elle suppose que chacun puisse réellement s’exprimer, que les accusations les plus graves soient étayées et que nul ne s’arroge, à force de passages à l’antenne, le monopole de la parole sahraouie.




