Vous avez été le premier à réagir contre les propos d’un invité présenté comme «activiste sahraoui» et qui appelait à la «destruction politique et économique» du Maroc dans l’émission de débat Horizonte, diffusée sur la chaîne espagnole Cuatro. Qu’est-ce qui vous a le plus choqué dans cette déclaration?
Ce qui m’a le plus choqué n’est pas qu’un individu puisse tenir une opinion extrême. Dans une démocratie, la liberté d’expression protège aussi des opinions très dures, voire profondément choquantes.
Ce qui m’a véritablement frappé, c’est qu’un invité puisse parler à la télévision de «détruire politiquement et économiquement» un pays de près de quarante millions d’habitants sans qu’on lui demande immédiatement ce que cette «destruction» signifierait concrètement pour des millions de personnes.
Détruire une économie n’est pas une abstraction. Cela signifie affecter des emplois, des revenus, des entreprises, des familles, des services publics et la vie quotidienne de citoyens ordinaires.
Et c’est précisément parce que l’Espagne est une démocratie que cette question mérite d’être posée. La liberté d’expression n’exonère pas les médias de leur responsabilité éditoriale: contextualiser, interroger, confronter et, lorsque cela est nécessaire, contredire.
Qu’est-ce que cela dit de certains médias espagnols qui se revendiquent neutres et impartiaux?
Je me garderais de généraliser à l’ensemble des médias espagnols. L’Espagne possède une presse diverse, professionnelle et souvent extrêmement exigeante, y compris à l’égard du Maroc.
Ce qui m’inquiète davantage, c’est qu’il existe dans certains espaces médiatiques une forme d’asymétrie lorsqu’il s’agit du Maroc. Des accusations ou des propos extrêmement graves peuvent parfois être formulés avec très peu de contradiction ou d’exigence de preuve.
La question que je pose est donc très simple: les mêmes standards seraient-ils appliqués si quelqu’un proposait à la télévision de «détruire politiquement et économiquement» l’Espagne, la France, l’Algérie ou n’importe quel autre pays?
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Je ne demande aucun traitement favorable au Maroc. Je demande simplement que les mêmes standards journalistiques soient appliqués à tous.
L’Association de la presse de Madrid (APM) a officiellement confirmé avoir transmis votre dossier à la Commission d’arbitrage, des plaintes et de déontologie du journalisme, l’instance supérieure compétente en Espagne pour juger des manquements à l’éthique de la presse. Dans quelle mesure avez-vous obtenu justice?
J’ai d’abord choisi la voie la plus directe: interpeller publiquement Cuatro, Mediaset España, l’émission Horizonte et ses responsables en leur demandant une explication éditoriale.
Je n’ai jamais demandé la censure de l’invité, ni qu’on lui interdise de s’exprimer. J’ai demandé comment la rédaction évaluait, au regard de ses propres standards journalistiques, le fait qu’un appel à la «destruction politique et économique» d’un pays ait pu être diffusé sans contradiction immédiate sur ses conséquences humaines.
N’ayant obtenu aucune réponse, j’ai ensuite saisi les instances professionnelles espagnoles. L’Association de la presse de Madrid m’a informé qu’elle avait transmis mon écrit à la Commission compétente en matière de déontologie journalistique.
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Je ne dirais donc pas que j’ai «obtenu justice». Il n’y a pas encore de décision sur le fond. Mais le fait que cette question soit désormais portée devant une instance déontologique compétente constitue une étape importante. J’attends sereinement la suite.
Envisagez-vous d’autres actions?
À ce stade, je privilégie entièrement la voie journalistique et déontologique.
Mon objectif n’est pas d’engager une bataille contre un média espagnol ni contre un intervenant. Il s’agit de faire examiner une question de principe: quelle est la responsabilité éditoriale d’un média lorsqu’un invité appelle à la destruction politique et économique d’un pays entier?
J’attendrai donc la réponse des instances saisies. En fonction de cette réponse, j’examinerai naturellement les suites appropriées, sans préjuger aujourd’hui de ce qu’elles pourraient être.
Que dit cette situation de l’absence de voix marocaines en Espagne?
Cette affaire met effectivement en lumière un déficit de présence marocaine dans une partie du débat public espagnol.
L’Espagne compte de nombreux journalistes, universitaires et spécialistes qui travaillent sérieusement sur le Maroc. Mais lorsqu’une crise éclate entre les deux pays, le débat médiatique est encore très souvent organisé essentiellement entre voix espagnoles, auxquelles viennent parfois s’ajouter des acteurs fortement opposés au Maroc.
Il faudrait davantage de Marocains capables de participer directement à cette conversation, en espagnol, avec des faits, des arguments et sans agressivité.
Défendre le point de vue du Maroc ne signifie pas demander aux journalistes espagnols de devenir pro-marocains. Cela signifie faire en sorte que le Maroc soit un interlocuteur avec lequel on débat, et pas seulement un objet sur lequel d’autres débattent.
Je tiens d’ailleurs à préciser que je n’ai jamais demandé que M. Alisalem soit interdit d’antenne ni qu’un média cesse d’inviter des personnes hostiles aux positions marocaines. Ce serait contraire à tout ce que je défends. Ce que je demande est exactement l’inverse: davantage de journalisme, davantage de contradiction, davantage d’exigence factuelle.




