Autrefois, franchir le portail de l’école ou rentrer chez soi offrait une vraie coupure face aux petites humiliations, aux rivalités et aux tensions du collège. Ce temps de pause indispensable a pratiquement disparu avec la généralisation du smartphone. Désormais, la cour de récréation s’invite jusque dans la chambre des adolescents, 24 heures sur 24, avec son lot de notifications incessantes, de comparaisons permanentes et de jugements quantifiables au vu et au su de tous.
Sommeil haché, attention grignotée et anxiété permanente... les effets de ce flux continu sur des esprits en pleine construction sont aujourd’hui trop lourds pour être ignorés. Quand l’intimité du foyer ne protège plus et que la quête de validation devient une pression de chaque instant, la question n’est plus d’accompagner les usages, mais de faire face à un véritable piège pour la santé mentale des plus jeunes.
Dans cet entretien pour Le360, la docteure en psychologie clinique et psychopathologie Yousra Lahlou décrypte les rouages de cette surconnexion, mais invite à dépasser les raccourcis simplistes: si les plateformes aggravent le mal-être, elles deviennent aussi le refuge d’adolescents déjà en souffrance, dessinant un cercle vicieux qu’il convient d’aborder avec mesure.

Le360: existe-t-il un lien établi entre usage excessif des réseaux sociaux et anxiété ou dépression chez les adolescents?
Yousra Lahlou: les recherches montrent aujourd’hui une association entre l’usage des réseaux sociaux et les symptômes anxieux ou dépressifs chez les adolescents, mais cette association reste complexe et ne signifie pas que les réseaux sociaux provoquent directement une dépression ou une anxiété.
Le lien semble particulièrement marqué lorsque l’usage devient problématique: perte de contrôle, besoin compulsif de connexion, retentissement sur le sommeil, les relations ou la vie scolaire. Il faut donc s’intéresser moins au seul nombre d’heures passées en ligne qu’à la manière dont les réseaux sociaux sont utilisés et à la place qu’ils prennent dans la vie psychique de l’adolescent.
S’agit-il d’une relation de cause à effet ou d’une simple corrélation? Que dit la science aujourd’hui?
La recherche ne permet pas de parler d’une relation de cause à effet simple et unidirectionnelle. Les données les plus récentes suggèrent plutôt une relation dynamique et potentiellement bidirectionnelle.
En effet, un usage problématique peut contribuer à accentuer certains symptômes, tandis qu’un adolescent déjà en souffrance peut aussi se tourner davantage vers les réseaux sociaux. On peut donc envisager une forme de boucle dans laquelle vulnérabilité psychique et usages numériques peuvent, chez certains jeunes, se renforcer mutuellement.
De quelle manière les réseaux sociaux servent-ils de réceptacle ou d’amplificateur aux fragilités psychiques préexistantes chez l’adolescent?
Les réseaux sociaux peuvent participer à la souffrance psychique, mais leurs effets dépendent de la vulnérabilité et du contexte de chaque adolescent. Ils peuvent révéler une fragilité préexistante, l’amplifier ou devenir le lieu où elle s’exprime.
Chez certains adolescents, leur usage peut venir répondre à une solitude, à un sentiment de vide, à un besoin de reconnaissance ou à une difficulté à être en relation. La question clinique est alors moins «combien de temps est-il connecté?» que «qu’est-ce que cet usage vient soutenir, rechercher ou éviter psychiquement?».
La notification permanente et la peur de manquer quelque chose entretiennent-elles un état d’alerte chronique?
Cela peut contribuer à maintenir une forme de vigilance et de disponibilité permanentes. La peur de manquer une information, une interaction ou une reconnaissance sociale peut pousser l’adolescent à consulter régulièrement son téléphone et rendre plus difficile le fait de se déconnecter.
«Il faut surtout éviter toute lecture déterministe. Le risque depend de l’interaction entre les vulnérabilités du jeune, son environnement et la manière dont il utilise les réseaux sociaux»
— Yousra Lahlou
Le problème apparaît lorsque cette sollicitation continue laisse de moins en moins de place au retrait, au repos et à des temps de pause psychique. Les recherches retrouvent notamment une association entre usage problématique des réseaux sociaux, anxiété et Fear of Missing Out (FoMO).
Quels profils d’adolescents sont les plus exposés au risque dépressif ?
Il n’existe pas de profil unique, mais certains facteurs de vulnérabilité reviennent régulièrement comme le faible estime de soi, la solitude, des difficultés relationnelles et la tendance à la comparaison sociale ou antécédents de symptômes anxieux ou dépressifs.
Certaines études retrouvent également des associations plus marquées chez les adolescentes. Il faut surtout éviter toute lecture déterministe. Le risque depend de l’interaction entre les vulnérabilités du jeune, son environnement et la manière dont il utilise les réseaux sociaux.
Voit-on apparaître des formes de détresse spécifiques à cette génération, sans équivalent chez les précédentes?
Je serais prudente avec l’idée de souffrances totalement inédites. Le besoin de reconnaissance, la comparaison, la peur du rejet ou la solitude existaient déjà. Ce qui change profondément, ce sont les conditions dans lesquelles ces expériences se déploient.
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Le regard des pairs peut desormais être permanent, public et quantifiable, et certaines expériences de rejet ou d’humiliation peuvent se poursuivre bien au-delà de l’école. Ce n’est donc pas nécessairement une nouvelle souffrance, mais une nouvelle manière de la vivre, de l’exposer et parfois de la prolonger.
Comment l’usage intensif des réseaux modifie-t-il les capacités de concentration et l’apprentissage scolaire?
L’usage problématique des réseaux sociaux peut être associé, chez les adolescents, à davantage de difficultés attentionnelles. Les sollicitations fréquentes et le passage rapide d’un contenu à l’autre peuvent rendre plus difficile le maintien d’un effort attentionnel dans la durée, notamment face à une lecture ou un apprentissage qui demande patience et continuité.
Le problème n’est donc pas que les réseaux sociaux «détruisent» l’attention, mais qu’ils peuvent, lorsqu’ils sont utilisés de manière excessive, entrer en concurrence avec les conditions nécessaires à un apprentissage approfondi.
Par quels mécanismes le besoin de nouveauté et de gratification immédiate issus des formats courts rend-il les tâches à effort prolongé plus difficiles à tolérer?
Nous ne disposons pas aujourd’hui de suffisamment de données pour affirmer que les formats courts altèrent durablement ou irréversiblement les capacités attentionnelles.
Ils peuvent toutefois favoriser une habitude de consommation fondée sur la nouveauté et la gratification immédiate, et rendre moins tolérables certaines activités qui demandent un effort prolongé. Il est donc plus juste, à ce stade, de parler d’un possible effet sur les habitudes attentionnelles que d’une détérioration durable de l’attention.
Quels sont les mécanismes par lesquels les écrans perturbent le sommeil des adolescents? Quelles conséquences un déficit chronique de sommeil a-t-il sur l’humeur et les resultats scolaires?
Plusieurs mécanismes peuvent intervenir: le retard de l’heure du coucher, la stimulation cognitive et émotionnelle liée aux contenus, les notifications ou encore la difficulté à interrompre les échanges en ligne.
«Les réseaux sociaux modifient notamment la temporalité du conflit. Ce qui pouvait autrefois avoir un début, un moment de confrontation puis une possibilité d’apaisement peut désormais se prolonger par les messages, les publications, les captures d’écran ou l’intervention des pairs»
— Yousra Lahlou
Chez l’adolescent, la connexion peut ainsi sembler ne jamais devoir s’arrêter. Or le sommeil participe directement à la régulation émotionnelle, à l’attention et à la mémoire. Sa privation chronique peut donc favoriser l’irritabilité, fragiliser l’humeur et compromettre les capacités d’apprentissage.
Comment les réseaux modifient-ils la manière dont les adolescents gèrent les conflits?
Les réseaux sociaux modifient notamment la temporalité du conflit. Ce qui pouvait autrefois avoir un début, un moment de confrontation puis une possibilité d’apaisement peut désormais se prolonger par les messages, les publications, les captures d’écran ou l’intervention des pairs.
La possibilité de prendre une distance et de laisser retomber la tension peut être plus difficile, tandis qu’une réaction impulsive peut immédiatement devenir publique. Mais les réseaux sociaux peuvent aussi permettre de rechercher du soutien ou de maintenir un lien. Leur effet dépend donc beaucoup du contexte et de la fonction que le numérique prend dans les relations de l’adolescent.




