À Sebta, le quotidien des migrants entre campements de fortune, faim et contrôles au faciès

Un migrant se repose sous un abri de fortune après son arrivée à Sebta, le 15 août 2026. AFP or licensors

Plus de 1.200 migrants ont été évacués jeudi de la plage d’El Trampolín, où ils dormaient depuis près de trois semaines. Leur transfert met fin au campement de fortune, mais n’efface ni le manque d’eau et de nourriture, ni les 500 euros réclamés à certains pour quatre nuits dans un débarras, ni les accusations de contrôles au faciès et les témoignages faisant état d’agressions.

Le 20/08/2026 à 14h45

Jeudi matin, la plage d’El Trampolín s’est réveillée cernée par la Police nationale. Les migrants qui dormaient sur le sable depuis près de trois semaines ont été invités à rassembler leurs affaires, avant de rejoindre à pied et sous escorte policière deux sites d’accueil provisoires ouverts par le gouvernement espagnol.

Plus de 1.200 personnes ont ainsi quitté le campement apparu après les arrivées massives du 30 juillet. Les migrants originaires d’Afrique subsaharienne ont été conduits à Loma Margarita, à moins d’un kilomètre de la plage. Les Maghrébins ont poursuivi leur route jusqu’au parking d’El Embolsamiento, à Loma Colmenar.

Les autorités expliquent cette séparation par les affrontements survenus ces dernières semaines entre les deux groupes. Gérées par Accem et l’Association Engloba, les deux structures disposent au total d’environ 1.800 places, rapporte la Cadena SER.

L’opération va permettre de nettoyer la plage et de démonter les abris construits avec des branches, des roseaux, du carton, des bâches et des morceaux de tissu. La disparition du campement n’efface toutefois pas les conditions dans lesquelles ses occupants ont vécu depuis la fin du mois de juillet.

Une plage transformée en centre d’accueil

El Trampolín est devenu, de fait, un centre d’accueil qui ne disait pas son nom. La saturation du Centre de séjour temporaire pour immigrés, le CETI, avait laissé environ 1.500 personnes sans hébergement. Des sources policières estiment toutefois que le campement a pu accueillir plus de 3.500 migrants au moment des distributions de repas.

Lors de la visite d’EFE, le 10 août, une vingtaine d’abris de fortune avaient été recensés. Jusqu’à quinze personnes s’entassaient dans certains d’entre eux. Près de 80% des occupants venaient d’Afrique subsaharienne. Environ 150 Soudanais s’étaient organisés pour ramasser les déchets et entretenir cet endroit devenu, faute de mieux, leur lieu de vie.

Dix toilettes, une trentaine de douches, des points d’eau et une tente destinée à offrir un peu d’ombre avaient été installés sur une esplanade voisine. La Croix-Rouge assurait la distribution quotidienne de nourriture ainsi qu’une partie de la prise en charge médicale. Mais la faim, la soif et le manque d’hygiène avaient déjà commencé à éprouver les nouveaux arrivants. Plusieurs organisations humanitaires ont ouvertement dénoncé une forme de «déshumanisation», comme l’a rapporté RTVE.

Cette situation ne s’explique pas seulement par l’ampleur des arrivées. Quatre sites proposés pour installer des tentes ont été successivement écartés, pour différents motifs, par le gouvernement local ou la délégation du gouvernement central. Parmi eux figuraient une esplanade du port, une ancienne minoterie, un terrain de football et plusieurs entrepôts proches de Tarajal. L’accord ayant permis le transfert de jeudi n’est intervenu que près de trois semaines après le début de la crise.

Les manquements étaient suffisamment graves pour que le Défenseur du peuple espagnol ouvre une enquête de sa propre initiative. Après avoir reçu plusieurs plaintes, l’institution a demandé des explications au gouvernement, au parquet et aux autorités de Sebta sur l’accès à l’eau potable, aux douches, aux vêtements propres, à la nourriture et aux soins, mais aussi sur la situation des mineurs non accompagnés laissés sans protection, indique RTVE.

Cinq cents euros pour quatre nuits dans un débarras

Ceux qui ont tenté d’échapper à la plage ou aux campements n’ont pas nécessairement trouvé mieux. Trois migrants arrivés le 30 juillet ont fini par partager un minuscule débarras, pour lequel ils ont payé 500 euros afin d’y dormir quatre nuits.

Le local ne disposait d’aucune douche et les occupants devaient uriner dans une bouteille. Ce marché clandestin prospérait précisément sur leur peur de rester dans la rue, d’être identifiés puis expulsés.

Après leur témoignage à la Cadena SER, le propriétaire les a chassés sans leur rendre leur argent. L’un d’eux, un peintre en bâtiment de 27 ans originaire de Tétouan, a dû passer la nuit dans les buissons situés à proximité de l’un des campements.

«Ils n’ont pas apprécié que je révèle le montant exact», a-t-il expliqué. Le gouvernement local a ensuite annoncé des sanctions contre les propriétaires qui utilisent logements, débarras ou autres locaux pour héberger illégalement des migrants.

Acheter à manger sous surveillance

Même un geste aussi ordinaire que l’achat de nourriture est devenu difficile. Durant les premiers jours de la crise, l’armée espagnole a été déployée devant certains supermarchés afin de filtrer les entrées et d’empêcher les attroupements.

Mercredi, Diario Red a diffusé des images tournées devant un magasin Mercadona et dénoncé un dispositif de «profilage racial» auquel participaient des militaires.

Ces images ne constituent pas un cas isolé. Le 8 août, l’Organisation marocaine des droits humains, OMDH, s’est rendue dans plusieurs quartiers, sur les plages, dans les zones boisées et dans le centre de Sebta afin de recueillir des témoignages et d’évaluer la situation humanitaire.

Dans son rapport présenté à Rabat, l’organisation fait état de graves pénuries d’eau et de nourriture touchant des ressortissants marocains, égyptiens, yéménites et soudanais, ainsi que des migrants venus d’autres pays d’Afrique subsaharienne.

L’OMDH dit également avoir constaté la présence de soldats et de membres de la Garde civile autour de plusieurs grandes surfaces, compliquant l’accès des migrants aux magasins pour acheter de quoi manger et boire. Un constat qui rejoint les images diffusées par la suite devant un supermarché Mercadona.

Des abus documentés par les associations marocaines

L’OMDH a également dénoncé l’insuffisance des structures d’hébergement mises à disposition par les autorités locales. De nombreux migrants ont dû dormir dans les rues, les ruelles, les bois ou des locaux surpeuplés. Pendant ce temps, des habitants marocains de Sebta et des associations locales improvisaient des refuges pour les femmes, les mineurs et les enfants en bas âge.

L’un de ces lieux, installé dans le quartier de Sidi Embarek, a accueilli jusqu’à 300 personnes, parmi lesquelles des femmes, des mineurs et des mères accompagnées de leurs enfants. Son responsable a toutefois prévenu qu’il ne pouvait plus poursuivre cet accueil, l’administration locale n’ayant fourni ni nourriture, ni matelas, ni couvertures. L’OMDH a averti que la fermeture du refuge risquait de renvoyer ces personnes à la rue et de les exposer à l’exploitation ainsi qu’à différentes formes de violence.

Au cours de sa mission, l’organisation a recueilli plusieurs témoignages faisant état de harcèlement sexuel et d’agressions contre des migrants. Elle a également examiné des vidéos et des déclarations diffusées sur les réseaux sociaux, dans lesquelles certains abus sont attribués à des membres de la Garde civile et de l’armée espagnole.

Compte tenu de la gravité des accusations, l’OMDH a réclamé l’ouverture d’enquêtes afin d’établir les faits et, le cas échéant, de déterminer les responsabilités. Elle a rappelé que les autorités espagnoles étaient tenues de protéger toutes les personnes présentes à Sebta, avec une attention particulière envers les femmes et les mineurs, notamment les filles.

Son président, Noufal El Baamri, a averti que l’organisation pourrait saisir des mécanismes de protection espagnols, européens ou relevant des Nations unies si les faits dénoncés n’étaient pas examinés. L’OMDH a également demandé des mesures contre les discours racistes et discriminatoires visant les migrants, en particulier ceux diffusés par Vox et le groupuscule Núcleo Nacional.

Ces mises en garde sont confortées par les chiffres du parquet de Sebta. Celui-ci a confirmé à Newtral qu’au 17 août, treize plaintes pour agression sexuelle avaient été officiellement portées devant la justice.

Le ministère espagnol de l’Égalité avait déjà alerté sur le «risque extrême» encouru par les femmes et les mineures contraintes de rester sur les plages, dans les bois et dans d’autres espaces dépourvus de protection suffisante. Le gouvernement espagnol prépare désormais le transfert vers la péninsule de 500 mineures considérées comme particulièrement vulnérables. Le dispositif reste cependant suspendu au bras de fer politique avec les communautés autonomes qui refusent de les accueillir.

L’OMDH n’est pas la seule organisation marocaine à avoir tiré la sonnette d’alarme. Une autre ONG influente a accusé l’Espagne de s’être largement désengagée de l’accueil et a mis en cause les conditions dans lesquelles les renvois ont été organisés.

De son côté, l’association marocaine APISF, en collaboration avec ActionAid, a documenté le cas de mineurs renvoyés vers des régions du sud du Maroc situées à des centaines de kilomètres de leur domicile. Certains se seraient retrouvés sans moyen de transport, sans hébergement et parfois même sans téléphone ni possibilité de joindre leur famille.

Le transfert organisé jeudi a permis de vider la plage d’El Trampolín. Il ne saurait toutefois effacer les trois semaines durant lesquelles des centaines de personnes ont dormi dehors, dépendu de la solidarité des habitants et subi des contrôles jusque devant les magasins où elles tentaient d’acheter de la nourriture. Il ne répond pas davantage aux accusations d’abus ni à l’incertitude de ceux qui attendent toujours de connaître leur sort, entre accueil, demande d’asile et retour.

Par Faiza Rhoul
Le 20/08/2026 à 14h45