«Nous ne saurions, en tous cas, tolérer qu’une autre puissance nous devance de ce côté, sous peine de nous voir arrêtés dans notre expansion vers l’Ouest et considérablement gênés dans la réalisation de nos projets au Sud de l’Algérie.»
La phrase se trouve au cœur de la «Note sur la question Marocaine»¹, rédigée à Paris en décembre 1893 par la Section d’Afrique de l’état-major de l’Armée. Elle pourrait en servir d’exergue. La France ne se prépare pas uniquement à réagir aux combats de Melilla que mène l’Espagne contre le Maroc. Elle cherche à préserver deux mouvements impériaux liés: l’avancée vers l’ouest, au-delà de l’Algérie conquise, et la pénétration vers le sud, en direction des oasis sahariennes.
Outre l’Espagne, dont une avancée dans le Sahara atlantique et dans le Rif compromettrait les projets français de contrôler l’Est du Maroc et de se ménager, au sud, un accès à l’Atlantique, Paris entend empêcher une autre puissance de le «devancer»: la Grande-Bretagne à Tanger.
Ce que préconise l’armée française est d’occuper avant les autres les territoires du Maroc qui l’intéressent, installer des garnisons, contrôler les débouchés et convertir ces positions en droits politiques. Le traité de Lalla Maghnia protège la frontière tant que le statu quo sert la France. Il devient révocable, pour la France, dès que ce même statu quo limite sa liberté d’action. C’est ce qu’elle fera.
«Note sur la question Marocaine», en date de décembre 1893, le quantième du mois est laissé en blanc, adressé au ministère de la Guerre, de l’État-major de l’Armée et de la Section d’Afrique de France par E. A. M. Pabès, chef de bataillon et chef de la Section d’Afrique, rattaché au 114e régiment d’infanterie. Le document est conservé au Service historique de la Défense, aux Archives militaires de Vincennes, sous la cote GR/7/NN/9/466. (1/10)
La suite de l’histoire donnera à cette anticipation une traduction proche dans sa structure. La France imposera son protectorat sur la plus grande partie du Maroc en 1912 et contrôlera le Maroc oriental. L’Espagne recevra une zone septentrionale comprenant Tétouan, Larache et Ksar el-Kébir, ainsi qu’une zone méridionale autour de Tarfaya. Sa présence au Río de Oro, origine du Sahara espagnol, remontait déjà à 1884. La Grande-Bretagne s’intéressera à Tanger. La ville sera placée sous un régime international créé en 1923 et appliqué à partir de 1925, avec une forte participation britannique. Entre-temps, l’armée française aura conquis le Tidikelt, le Touat et le Gourara en 1899 et 1900, puis consolidé le fait accompli par les arrangements franco-marocains de 1901 et 1902.
La note est donc une sorte une prophétie. Elle révèle une matrice. L’encerclement du Maroc par des puissances rivales doit permettre d’ouvrir la «question marocaine», de tenir le cadre de 1845 pour caduc et de réserver à la France la part jugée indispensable à son expansion. Mais défilons cette note manuscrite de dix pages comme il se doit pour en mesurer toute la portée…
Une note de guerre née des combats de Melilla
Le point de départ tient en une phrase: «Les événements qui se passent à Melilla peuvent avoir de graves conséquences et hâter la solution de la question Marocaine.» Depuis l’automne, des combats opposent les forces espagnoles aux tribus rifaines autour de la place occupée. La fièvre patriotique monte en Espagne, des renforts sont envoyés et l’état-major français imagine que Madrid ne se contentera pas de Melilla. Il prévoit une offensive suivie d’une cession territoriale imposée au sultan Moulay Hassan Ier.
«La France veut neutraliser cette réciprocité par la vitesse, la force et les positions acquises. Le droit ne disparaît pas tout seul. L’état-major se prépare à le remplacer par un rapport de puissance»
— Karim Serraj
Cette lecture amplifie la menace. Les recherches consacrées à la politique espagnole de la Restauration montrent que le gouvernement privilégie alors le recogimiento, une ligne défensive attachée au statu quo. L’opinion publique et certains milieux militaires poussent Madrid à la fermeté. Le traité signé à Marrakech avec le Maroc en mars 1894 prévoit une indemnité, des mesures de sécurité et une délimitation locale autour de Melilla. Il ne lance pas le partage général du Maroc imaginé par Paris. La note française ne constate donc pas une conquête certaine. Elle construit le scénario dont la France a besoin.
Tanger, l’autre mâchoire de l’étau
La seconde menace vient de Gibraltar. La note affirme que l’Angleterre «songe depuis longtemps à occuper Tanger» et qu’elle y a développé son influence commerciale et maritime. Des forces importantes seraient réunies à Gibraltar. Londres pourrait profiter du trouble créé par les «Affaires de Melilla», agir avec l’Espagne ou se présenter seule devant Tanger. La France reconnaît son impuissance navale locale: elle ne peut devancer la flotte britannique et ne dispose pas du temps nécessaire pour imposer une opération concertée.
Le Maroc est placé entre deux prises. Au nord-est, l’Espagne peut agrandir Melilla et progresser dans le Rif et concurrencer les ambitions françaises. Au nord-ouest, la Grande-Bretagne peut contrôler le détroit par Gibraltar et Tanger. Une troisième puissance apparaît en filigrane. La note évoque des tentatives allemandes d’installation entre l’embouchure de la Moulouya et l’oued Kiss. La France se voit menacée d’enfermement au moment où elle cherche à sortir des limites algériennes.
Cette angoisse porte sur les axes. Tanger commande l’entrée occidentale de la Méditerranée. Melilla ouvre sur le Rif et le bassin de la Moulouya. Une avancée espagnole ou britannique pourrait fixer la future répartition du Maroc sans la France, fermer les routes qu’elle convoite et placer ses mouvements depuis Oran, Tlemcen, Maghnia et Aïn Sefra sous la surveillance de rivaux. Le Maroc devient un espace dont Paris refuse le partage sans participation française.
«le traité de 1845 est annulé»
La phrase centrale tombe comme une décision déjà prise:
«Que l’Espagne obtienne des concessions de territoire, que l’Angleterre prenne Tanger, le statu quo est rompu et le traité de 1845 est annulé.»
Le traité de Lalla Maghnia, nommé Lalla Marnia dans les documents français de l’époque, a été signé le 18 mars 1845 après la bataille d’Isly et le traité de Tanger de 1844. Il délimite précisément une portion de la frontière septentrionale. Son article VI juge superflue la délimitation du désert, présenté faussement comme inhabitable et dépourvu d’eau. Cette lacune ouvre une immense profondeur saharienne aux contestations, aux conquêtes et aux lignes administratives imposées ensuite par la France.
Une action espagnole à Melilla ou britannique à Tanger l’annulerait automatiquement. La formule de 1893 ne décrit pas un mécanisme juridique. Elle énonce une doctrine française. Paris se réserve le droit de transformer l’intervention d’un tiers en caducité de ses propres engagements envers le Maroc. La rupture du statu quo devient un permis d’occuper.
Le document enchaîne: «Dans l’une ou l’autre de ces éventualités, nous devons considérer la question Marocaine comme ouverte.» Cette ouverture signifie la fin de l’intégrité territoriale que la France jugeait encore utile de préserver. Paris veut obtenir des «garanties immédiates» avant les négociations qui pourraient se tenir entre l’Empire chérifien et l’Espagne. Il entend créer sur le terrain les positions depuis lesquelles il traitera.
Le craintes concernant les frontières de Lalla Maghnia doit être comprise dans ce sens. La France redoute une ingérence espagnole ou britannique dans ses projets de pénétrer l’Est marocain. Elle appréhende la disparition du cadre qui avait stabilisé les acquisitions algériennes face au Maroc. Une annulation unilatérale rendrait aussi contestable l’équilibre imposé au sultan en 1845. Le Maroc pourrait considérer le traité comme caduc à son tour. La France veut neutraliser cette réciprocité par la vitesse, la force et les positions acquises. Le droit ne disparaît pas tout seul. L’état-major se prépare à le remplacer par un rapport de puissance.
Un Maroc déjà divisé en trois parts
À peine le traité tenu pour annulé, l’état-major entend découper le Maroc en trois grandes régions. Cette géographie ordonne les territoires selon leur utilité, les ports à saisir, les routes à contrôler et les concessions qui pourraient être laissées à d’autres.
La première région comprend la rive droite de la Moulouya et son arrière-pays, avec les vallées du Guir et du Ziz. Le document affirme que la Moulouya constitue la «frontière naturelle de l’Algérie» et que toute sa rive droite «nous appartient [à la France] géographiquement». Une ambition politique prend les apparences d’une évidence naturelle. La frontière convenue en 1845 est remplacée par celle que choisit le conquérant. Le bassin de la Moulouya entraînerait les territoires des Mtalsa, des Beni Guil, Figuig, le Guir et les voies du versant saharien sous l coupe de l’armée française.
La deuxième région couvre le pays situé au nord de l’Atlas et à l’ouest de la Moulouya, avec Fès, Meknès et Marrakech. L’oued Oum Er-Rbia la divise en deux. L’auteur estime que la France pourrait perdre Fès et Meknès si Tanger et le littoral méditerranéen lui échappaient. Elle concentrerait ses ambitions sur Marrakech et sur les routes venues d’El Jadida, appelée Mazagan dans le document, et d’Essaouira, alors Mogador. Cette renonciation éventuelle répartit les coûts et les bénéfices d’un partage anticipé. Le Protectorat signé plusieurs années plus tard donnera raison, en partie, à cette note militaire. La France occupera Fès et Meknès, mais c’est l’Espagne qui aura le Nord, mis à part Tanger.
La troisième région réunit le Souss, le Drâa, le Tafilalet, le Haut Drâa et les vallées liées au Ziz et au Guir. Elle touche directement les projets sahariens. Le texte imagine un chemin de fer partant de l’Atlantique, traversant le Souss, le Haut Drâa et le Tafilalet, puis rejoignant Aïn Sefra par l’oued Guir. L’axe relierait la côte marocaine au Sud-Oranais. L’objectif dépasse la protection de l’Algérie. Il consiste à réorganiser l’espace marocain autour des besoins de l’Algérie française.
La Moulouya, le Tafilalet, le Guir, le Souss et le Sahara forment une seule architecture. L’Est marocain protège la profondeur algérienne. Le Sud ouvre les routes sahariennes. L’Atlantique fournit les ports nécessaires à l’ensemble.
De Maghnia à la Moulouya, le plan d’occupation
Le projet devient militaire. La base de départ est Maghnia, près de Tlemcen. Une colonne de 10.000 à 12.000 hommes marcherait vers le confluent de la Moulouya et de l’oued M’Soun. Six mille hommes s’y installeraient dans un camp fortifié. Le reste remonterait la vallée sur environ 300 kilomètres jusqu’à Ksabi-Ech-Cheurfa, dans le haut bassin de la Moulouya.
Le premier point coupe la route d’Oujda à Fès par Taza. Le second donne accès au Jbel Ayachi, aux sources de la Moulouya et aux têtes des vallées du Ziz, du Guir et de l’Oum Er-Rbia. La note en tire une conséquence brutale: «Par suite de ces opérations, Oudjda et Figuig tombent forcément entre nos mains.» Oujda et Figuig ne sont même plus présentées comme des objectifs initiaux. Elles deviennent les fruits attendus d’un dispositif qui les enveloppe.
«Nous ne saurions, en tous cas, tolérer qu’une autre puissance nous devance de ce côté, sous peine de nous voir arrêtés dans notre expansion vers l’Ouest et considérablement gênés dans la réalisation de nos projets au Sud de l’Algérie»
— E. A. M. Pabès, chef de bataillon et chef de la Section d’Afrique, rattaché au 114e régiment d’infanterie
Oran et Tlemcen sont déjà, depuis une soixantaine d’années, sous domination française en 1893. La note ne prépare pas leur première occupation. Elle les intègre, avec Maghnia et le réseau militaire du Sud-Oranais, dans une base d’expansion. La frontière orientale du Maroc doit cesser d’être une limite. Elle doit devenir un front de départ.
Sur l’Atlantique, la France prévoit des débarquements à El Jadida et Essaouira, avec 800 à 1.000 hommes dans chaque place. Agadir demanderait au moins 2.000 hommes. Les navires de guerre transporteraient les garnisons. Les opérations devraient être exécutées «inopinément» et «avec la plus grande célérité». Les plans seraient préparés dans la discrétion afin de ne pas dévoiler les desseins français.
Le résumé de la note rassemble cette doctrine:
«En résumé, dans le cas où l’Angleterre s’emparerait de Tanger, ou bien si, après une guerre heureuse au Maroc, l’Espagne obtenait des concessions territoriales importantes, nous devrions considérer le traité de 1845 comme rompu et prendre sans délai les dispositions suivantes:»
Ces dispositions consistent à envoyer depuis Maghnia une colonne sur la Moulouya, vers l’oued M’Soun et Ksabi-Ech-Cheurfa, puis à occuper El Jadida, Essaouira et Agadir. La note précise le but: soutenir les revendications françaises par «des faits accomplis». Si Londres ou Madrid consultaient Paris avant d’agir, la France poserait comme prix de son accord «l’abandon» de la Moulouya et de son arrière-pays, avec l’occupation des trois ports atlantiques. Le texte ne réclame pas une compensation improvisée. Il fixe par avance la part française du Maroc.
Le Sahara oriental, un projet antérieur à Melilla
L’affaire de Melilla fournit le déclencheur. Elle n’est pas l’origine du projet saharien. Le même dossier des Archives militaires de Vincennes contient une «Note pour Monsieur le Ministre sur la question du Touat», datée du 25 janvier 1893, plusieurs mois avant les combats de Melilla. Elle décrit le Touat, le Gourara, le Tidikelt, In Salah, Timimoun, l’oued Saoura et Igli comme les clés des communications sahariennes. Elle résume des plans d’occupation proposés dès 1890 par des gouverneurs et des généraux français.
Cette note de janvier reconnaît la souveraineté marocaine sur le Sahara oriental qu’elle cherche à neutraliser. Elle compte «une dizaine de caïds marocains» à la tête des principales fractions du Touat, du Gourara et du Tidikelt. Elle constate que Moulay Hassan Ier se considère en «possession effective» du Touat, qu’il y nomme des représentants du gouvernement et qu’il resserre les liens entre les oasis et le Maroc. Les plans français prescrivent de «séparer de suite du Maroc» les populations de la Zousfana, d’Igli et de la Saoura, puis de «couper progressivement les communications» avec le Royaume.
Le lien avec le document d’aujourd’hui apparaît dans la phrase sur les «projets au Sud de l’Algérie» et dans le chemin de fer imaginé entre l’Atlantique et Aïn Sefra par le Souss, le Drâa, le Tafilalet et le Guir. L’Espagne et la Grande-Bretagne servent de menace extérieure. La conquête du Sahara oriental constitue l’objectif français déjà mûri.
Du projet au fait accompli saharien
La France conserve sa stratégie et avance par étapes. Elle applique au Sahara la méthode exposée dans la note: préparer, occuper, puis négocier à partir du terrain conquis.
La logique de décembre 1893 se retrouve presque intacte. Le traité de Lalla Maghnia ne suffit plus à contenir l’ambition saharienne. Les troupes espagnoles et anglaises créent une situation nouvelle. La diplomatie française rebondit stratégiquement.
La partition ultérieure du Maroc confirme l’intuition générale de l’état-major français avec plusieurs corrections. En 1912, la France obtient le protectorat sur la partie centrale et l’Est du Royaume. Elle ne rattache pas toute la rive droite de la Moulouya à l’Algérie comme le projet de 1893 le suggérait. Elle contrôle le Maroc oriental dans sa zone et sécurise la façade occidentale de l’Algérie française. L’Espagne reçoit une zone au nord et des territoires sous régime espagnol au sud. Tanger ne devient pas britannique. La ville est soustraite aux protectorats ordinaires et placée sous un régime international.
La France prendra le centre politique, contrôlera l’Est et aura déjà détaché du Royaume, par la conquête, le Touat, le Gourara et le Tidikelt.
Oujda et Figuig sont prises dans le dispositif oriental. Le Guir et le Tafilalet sont surveillés depuis le Sud-Oranais. Les oasis conquises ouvrent le Sahara oriental. Le protectorat neutralise enfin la capacité du pouvoir chérifien à remettre en cause l’ensemble.
La «Note sur la question Marocaine» dévoile un moment historique: l’Espagne et la Grande-Bretagne servent d’adversaires, de concurrents et d’alibis à la France. Le traité de 1845 sert de règle, puis de règle révocable. La force doit produire le droit futur.
¹ «Note sur la question Marocaine», en date de décembre 1893, le quantième du mois est laissé en blanc, adressée au ministère de la Guerre, de l’État-major de l’Armée et de la Section d’Afrique de France par E. A. M. Pabès, chef de bataillon et chef de la Section d’Afrique, rattaché au 114e régiment d’infanterie. Le document est conservé au Service historique de la Défense, Archives militaires de Vincennes, cote GR/7/NN/9/466.














