Dans Le Matin d’Algérie daté du vendredi 21 Août dernier, on tombe sur ce titre qui ne peut manquer d’attirer l’attention de l’amateur de faits divers: «Un médecin mort après avoir reçu un sac tombé d’un immeuble!» (Le point d’exclamation est inclus dans le titre, ce qui montre que notre confrère n’est pas au fait des usages éditoriaux– mais passons.)
De quoi s’agit-il? L’affaire se passe à Constantine, dans l’est du pays. Un médecin qui marchait tranquillement dans une rue de la ville reçoit sur l’occiput un sac-poubelle jeté du cinquième étage d’un immeuble. Grièvement blessé, l’infortuné toubib est transporté vers un établissement hospitalier (peut-être celui-là où il exerce son métier?). Il est admis en réanimation mais, hélas, il succombe à ses blessures quelques jours plus tard. Dieu ait son âme.
Pour ce qui est du sac-poubelle, on apprend avec une certaine surprise qu’il contenait «de la graisse congelée». Pourquoi diable congèle-t-on de la graisse à Constantine? Mystère et boule de gomme– si vous avez des lumières sur ce point, éclairez ma lanterne en commentaire ci-dessus.
Bref. Triste affaire, dites-vous, mais en quoi mérite-t-elle qu’on s’y intéresse? Eh bien, ce qui m’a frappée, quand j’ai lu l’article, c’est sa première phrase. La voici: «Un geste banal s’est transformé en tragédie.»
Pardon? C’est «banal» de balancer des sacs de graisse congelée par la fenêtre de son appartement?
(Je ne résiste pas au plaisir de citer la dernière phrase de l’article– elle vaut son pesant d’humour involontaire: «Dans un immeuble, ce qui est jeté par une fenêtre ne disparaît pas dans le vide. Quelqu’un peut se trouver juste en dessous.» Eh oui, la gravité terrestre est sans pitié…)
Revenons à nos moutons– si j’ose dire, s’agissant de graisse. Un lecteur note en commentaire de l’article: «J’ai vécu une scène similaire à celle-là. Je visitais un ami qui habitait à la cité Bahya de Kouba. En marchant dans une rue, soudain j’entends un splash derrière moi. Me retournant, je vois par terre des boyaux de sardines enveloppés dans des pages d’El Moudjahid! Je l’ai échappé belle. C’est monnaie courante dans une ville comme Alger.»
Soyons honnête: de telles manifestations d’incivisme peuvent se produire partout, y compris dans notre beau pays– mais de là à les considérer comme «banales», il y a un pas. Rien n’est moins banal que de considérer son propre pays comme une gigantesque poubelle à ciel ouvert au point de jeter ses ordures par la fenêtre.
Le budget algérien consacre plus de vingt milliards de dollars chaque année pour l’armée. Une fraction de cette somme pourrait assurer partout de bons services de ramassage des ordures et inciter ainsi les citoyens à ne pas considérer leurs fenêtres comme autant de vide-ordures.
Selon Tebboune, ce génie de notre temps, l’Algérie est la troisième puissance du monde, il l’a dit et répété. Mais pourquoi se contenter d’une troisième place? Pourquoi ne pas viser une médaille d’or? L’homme de paille des généraux devrait inscrire son pays au concours de lancer de sac-poubelle par la fenêtre. La première place ne saurait lui échapper, surtout dans la catégorie «poids lourds-graisse congelée».




