L’atout stratégique fabuleux du Maroc

Fouad Laroui.

On était bien content d’avoir cette ressource qui nous rapportait des devises mais on ne se posait pas de question métaphysique. Or voici justement une question qui l’est: détenir 70% des réserves mondiales d’un élément chimique sans lequel l’humanité entière périrait, est-ce banal?

Le 12/08/2026 à 11h53

Nul ne peut nier l’évidence: le Maroc s’est profondément industrialisé au cours des vingt dernières années. Ce n’est pas le fruit du hasard, ça s’est fait de manière réfléchie, concertée, systématique: des plans volontaristes («Émergence», «Accélération Industrielle», etc.) ont placé le pays dans des chaînes de valeur mondiales, en particulier celles de l’automobile et de l’aéronautique. Le voilà en tête de l’Indice d’industrialisation de l’Afrique publié par la Banque africaine de développement. C’est formidable. Qui aurait pu imaginer cela il y a vingt ans?

C’est justement à ce propos que je vais fouiller au fond d’une malle pour y dénicher mon vieux casque de chantier, l’ajuster sur mon crâne (il me va encore) et dire ceci: n’oublions pas que le passage à l’engrais constitue également de l’industrialisation– et qu’elle est d’une importance vitale. En tant qu’ancien ingénieur de production à Khouribga, ancien directeur de la mine de Merah El Ahrech, ancien commercial chargé des ventes d’OCP en Asie du Sud-Est, et m’autorisant de ma première thèse de doctorat (qui portait sur le marché mondial des phosphates), je pense pouvoir affirmer ceci: la profondeur stratégique du Maroc est constituée par le phosphate et ses produits dérivés.

L’Europe a inventé la voiture et pourtant son industrie automobile traverse aujourd’hui une crise profonde, peut-être létale. Son hégémonie historique disparaît sous les coups de boutoir de la Chine. Volkswagen, BMW et des dizaines d’équipementiers ont déjà enclenché des suppressions massives d’emplois. Ce type d’industrie, qui peut disparaître en une ou deux générations (voir le cas tragique de l’Angleterre) ne peut pas définir la profondeur stratégique d’un pays. Et nous? Nos succès indéniables dans ce domaine sont-ils menacés? Oui… et non. Non, si nous accrochons notre industrie automobile à notre propre profondeur stratégique. Posons-nous une question: la voiture du futur, c’est quoi? C’est une grosse pile à laquelle on met des roues. Or la batterie lithium-fer-phosphate (LiFePO4 ou LFP), qui utilise du fer et du phosphate au lieu de métaux rares comme le cobalt, est la meilleure: elle est très sûre et elle dure longtemps. L’UM6P (Université Mohammed VI Polytechnique) mène des recherches avancées sur ce type de batterie. C’est ainsi qu’on pourra amarrer notre industrie automobile, ce beau succès, à ce qui constitue déjà notre atout stratégique fondamental: cet élément chimique qui a pour symbole P et pour numéro atomique 15 dans le tableau de Mendeleïev. C’est le phosphore, qui est absolument essentiel à la vie.

J’avais placé en exergue de ma thèse cette citation frappante d’Isaac Asimov (1920-1992), qui n’est pas seulement l’un des plus grands auteurs de science-fiction du XXème siècle mais qui fut également professeur de biochimie à l’université de Boston: «We may be able to substitute nuclear power for coal, and plastics for wood, and yeast for meat and friendliness for isolationbut for phosphorus, there is neither substitute nor replacement.» Traduction: on peut substituer l’énergie nucléaire au charbon, le plastique au bois, la levure à la viande et la convivialité à l’isolement, mais pour le phosphore, il n’y a ni substitut ni remplacement.

Et quand on sait que le phosphore sert essentiellement à la fabrication d’engrais et que, sans engrais, la Terre pourrait à peine nourrir 10% de sa population actuelle, on a vite compris pourquoi cet élément qu’on ne peut ni remplacer ni substituer est d’une importance qu’on ne saurait exagérer. La fameuse «sécurité alimentaire» dont tout le monde fait grand cas, à commencer par le FAO, c’est d’abord et avant tout la sécurité d’approvisionnement en engrais. On peut affronter une pénurie de pétrole, l’Europe l’a fait à l’automne 1973 (limitations de vitesse, interdictions de rouler certains jours, campagnes d’économies d’énergie…); mais comment pourrait-on faire face à une pénurie d’engrais? Quelle est la variable d’ajustement? La famine? La mort de dizaines de millions d’êtres humains?

Or le Maroc abrite dans son sous-sol 50 milliards de tonnes de phosphate, c’est-à-dire le minerai qui contient l’élément phosphore. Cela représente environ 70% des réserves mondiales connues. C’est ce que les spécialistes nomment un «scandale géologique». (C’est tellement vrai qu’un conseiller d’Obama avait carrément recommandé de placer le Maroc sous tutelle internationale parce que, selon lui, il n’était pas normal qu’un seul pays possède une part aussi importante d’une ressource aussi vitale…)

La profondeur stratégique du Maroc, c’est-à-dire la dimension qui lui donne une importance cruciale sur le long terme dans le concert des nations, est donc là.

Au temps où j’extrayais avec mes collègues du phosphate du côté de Khouribga ou que je le vendais du côté de New Delhi (où êtes-vous, monsieur Agarwala?), il me semble que peu de Marocains avaient vraiment conscience de tout ça. On était bien content d’avoir cette ressource qui nous rapportait des devises mais on ne se posait pas de question métaphysique. Or voici justement une question qui l’est: détenir 70% des réserves mondiales d’un élément chimique sans lequel l’humanité entière périrait, est-ce banal?

«Quand on tient le destin de l’humanité entre ses mains, on ne peut pas faire n’importe quoi. On assume d’être la banque centrale du monde pour ce qui est des engrais»

Ce n’est que depuis trois ou quatre lustres qu’on a vraiment pris conscience de tout ça et qu’on a entrepris de répondre à cette question. Et la réponse tient en quelques mots: non, ce n’est pas banal; c’est même vertigineux; c’est un immense défi, presque surhumain; et pour affronter ce défi, il faut essentiellement trois choses: courage, responsabilité, fiabilité.

1. Le courage, c’est celui d’oser dire: si nous disposons de 70% des réserves mondiales, pourquoi ne pas aller vers les 70% de production de la roche phosphatée, 70% de la production de l’acide phosphorique, 70% de la production d’engrais? Mais il y a une différence entre le courage et la témérité. Vouloir être le leader mondial sans s’en donner les moyens, c’est téméraire, pour ne pas dire stupide. Avancer résolument quand on s’en donne les moyens (avoir une vraie stratégie, investir dans la recherche scientifique, développer son capital humain…), c’est du courage. Il en faut pour décider une migration totale vers un vrai écosystème, dans lequel la R&D serait au centre de l’effort, au lieu de se contenter du traditionnel schéma ‘entreprise + fournisseurs et sous-traitants’..

2. La responsabilité, c’est se répéter sans cesse ceci: quand on tient le destin de l’humanité entre ses mains, comme les Parques de la mythologie romaine, on ne peut pas faire n’importe quoi. On assume d’être la banque centrale du monde pour ce qui est des engrais. Rappelez-vous les cours d’économie: une banque centrale est le prêteur en dernier ressort. C’est une grave responsabilité. Une banque centrale ne fait pas n’importe quoi.

3. La fiabilité, c’est la condition sine qua non pour que cette même humanité se sente rassurée quand elle s’inquiète lorsqu’elle se demande si elle va manger demain. Il y a quelques semaines, le 20 juin précisément, un ministre japonais a débarqué au Maroc et a filé immédiatement en direction de Jorf pour s’assurer de visu qu’il y avait bien là, dans le plus grand complexe de fabrication d’engrais du monde, des gens compétents et travailleurs, soutenus par la recherche scientifique conduite notamment à l’UM6P, et donc que l’approvisionnement des rizières japonaises était assuré. Il a également constaté que l’entreprise jouissait du soutien constant et sans faille de l’État marocain (à la différence d’un autre géant africain, Dangote Industries Limited, dont les rapports avec l’État nigérian sont pour le moins complexes et ambigus). Il est parti rasséréné, notre visiteur nippon. Sayonara, monsieur Norikazu Suzuki!

Encore une preuve que le phosphate est vraiment notre profondeur stratégique? Le 29 juin dernier (c’était hier…), Donald Trump a signé un ordre exécutif suspendant pour une durée de huit mois les droits antidumping sur les engrais phosphatés importés du Maroc. Pour ce faire, Trump a dû déclarer l’état d’urgence (!) pour ne pas être retardé par mille et une procédures. Déclarer l’état d’urgence pour laisser les agriculteurs américains importer des engrais du Maroc, il y a de quoi être ébahi.

Encore une preuve? La Commission européenne a décidé de constituer des stocks stratégiques d’engrais d’ici 2027. Notons que l’Europe a des stocks stratégiques de pétrole depuis décembre 1968. Les engrais deviennent donc aussi vitaux que l’or noir…

Allez, je remise mon vieux casque de chantier dans la malle et je finis en vous livrant quelques réflexions un peu inquiètes, à vrai dire, en ce qui concerne l’entreprise dans laquelle j’ai fait mes premiers pas d’ingénieur. Quand on s’attaque aux phosphatiers marocains (dont je m’honore de faire partie), je pense au livre d’André Malraux consacré au général De Gaulle et intitulé Les Chênes qu’on abat… Et puis, il y a ce proverbe hollandais selon lequel «ce sont toujours les arbres les plus grands que la tempête cherche à déraciner»; et il y a cette fable de La Fontaine, «Le Chêne et le Roseau»

Et je me dis alors que nous avons la chance inouïe d’avoir une entreprise solide comme un chêne et souple comme un roseau, que c’est elle qui incarne la profondeur stratégique de notre pays et que ce serait une grande pitié que de la livrer à la cognée de bûcherons bousilleurs ou à l’incurie de pantouflards sans vision.

PS 1: Si les références littéraires (Malraux, La Fontaine…) horripilent le lecteur (l’accusation traditionnelle de pédantisme n’est pas loin…), il lui est loisible de leur substituer un autre schéma, celui que Nassim Nicholas Taleb proposa dans son livre Antifragile/Les bienfaits du désordre, paru en 2012. Il y explique que dans un monde incertain, il y a trois façons de réagir pour un organisme (ou une entreprise) en cas de choc:

  • «Le fragile» se casse, s’abîme, perd de sa valeur ou s’anéantit. (L’exemple traditionnel est le verre de cristal.)
  • «Le robuste» supporte le choc, résiste aux perturbations sans subir de dommages, mais il ne change pas. Il ne tire aucun bénéfice de l’épreuve. Il n’apprend rien. (Une statue de marbre très lourde ne bouge pas quand le vent se déchaîne mais elle reste exactement ce qu’elle était après le passage de la tempête.)
  • «L’antifragile» se renforce, grandit, voire prospère. («Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort», disait Nietzsche…) En fait, l’antifragile a besoin de subir de temps à autre la tempête pour devenir meilleur. Les muscles du corps humain se développent et se fortifient après avoir subi un effort intense.
  • Réécrivons alors la conclusion de ce papier:

    Et je me dis alors que nous avons la chance inouïe d’avoir une entreprise «anti-fragile», que c’est elle qui incarne la profondeur stratégique de notre pays et que ce serait grande pitié, etc.

    PS 2: Si vous vous demandez d’où vient ce soudain accès de bile, sachez que c’est en réaction à un article récemment paru dans un magazine parisien sous le titre: «Maroc: quand le géant OCP vacille». Le titre est accrocheur, le contenu de l’article contredit d’ailleurs le titre, mais je me suis senti tenu de réagir, de rappeler quelques faits, de rétablir une vérité: ce géant plie et ne rompt pas, parce qu’il ne peut pas rompre; ou alors c’en serait fait de l’humanité.

    Par Fouad Laroui
    Le 12/08/2026 à 11h53