Cela fait des années que j’alerte sur un fait curieux: le Maroc dispose à Amsterdam d’un très beau centre culturel, dans un quartier prestigieux, juste en face du zoo. La bannière chérifienne flotte au vent, un vigile musculeux veille au grain et l’on aperçoit à travers les vitres une belle fontaine en marbre blanc au milieu d’un patio à l’andalouse. Mais voici le hic: ce centre culturel n’a jamais ouvert ses portes.
Comme j’habite à deux pas, je pourrais m’y rendre chaque matin les mains dans les poches, en sifflotant. J’ai d’ailleurs proposé l’an dernier à un responsable rencontré dans un avion de la RAM de diriger ce centre culturel pour un salaire annuel symbolique: un euro. Qu’on me donne les clés et je ferai avec joie le reste. Ça me permettrait au moins de retrouver les sept cents ouvrages divers (romans, beaux-livres, dictionnaires, manuels…) que j’y ai déposés il y a quelques années, quand je croyais son ouverture imminente.
Pourtant, ce «Dar al-Maghrib» idéalement situé au cœur du royaume ami des Pays-Bas pourrait jouer un rôle essentiel, pour au moins trois raisons.
1. Pour ce qui est des Marocains de première génération installés dans les polders, Dar al-Maghrib leur assurerait un lien permanent avec la culture de leur pays d’origine. Une programmation intelligente leur montrerait que le pays évolue sans pour autant renier ses racines. Ainsi on n’aurait plus ce phénomène des Marocains de l’étranger pour qui le temps s’est arrêté au moment où ils ont quitté le pays.
2. Pour ce qui est des Marocains de deuxième ou troisième génération nés dans le pays d’accueil, Dar al-Maghrib leur éviterait une coupure définitive, irréversible, avec le pays de leurs aïeux. Je me souviens d’un jeune employé du magasin IKEA de la banlieue d’Amsterdam qui portait son prénom– Fouad– sur un badge fixé au revers de sa veste. Je lui avais dit en souriant:
- Je m’appelle aussi Fouad. Vous êtes Marocain?
Il m’avait répondu sans ciller:
- Non. Vous êtes Marocain. Moi, ce sont mes parents qui le sont.
«‘Dar al-Maghrib’ jouerait un rôle très important dans l’affirmation de notre soft power et dans la sauvegarde de l’identité de notre diaspora»
Sa réponse me laissa songeur. Si les parents de ce jeune homme l’avaient emmené de temps à autre dans un Dar al-Maghrib dans son enfance, aurait-il fait la même réponse quelques années plus tard?
3. Pour ce qui est des Hollandais d’origine, si l’on ose dire, des «Bataves», Dar al-Maghrib leur montrerait (à leur grand étonnement) que le Maroc disposait d’une université à l’époque où leur pays n’était qu’un petit marécage peuplé par des tribus barbares incultes; qu’il est 17 fois plus grand que leur pays et offre donc d’infinies possibilités de randonnées (les Hollandais adorent ça); qu’il dispose d’une grande variété de manifestations culturelles, musicales, théâtrales, etc. Une table-ronde réunissant chaque mois des intellectuels marocains et néerlandais, avec une communication adéquate, voilà qui clouerait le bec à ceux qui prétendent que nous nous déplaçons encore à dos de mule sur des pistes poussiéreuses.
Bref, «Dar al-Maghrib» jouerait un rôle très important dans l’affirmation de notre soft power et dans la sauvegarde de l’identité de notre diaspora.
Certains disent que cela coûterait cher. C’est peut-être pour cela que notre Dar al-Maghrib d’Amsterdam n’a jamais ouvert ses portes? Permettez-moi de mettre ma casquette d’économiste pour affirmer qu’il y a une solution à cela. Des activités payantes– cours de langue, cours de musique, restaurant, cafétéria– pourraient assurer un budget à l’équilibre.
Il y a des British Council, des instituts français, des Goethe-Institut, des Cervantes, des Confucius partout dans le monde. Pourquoi pas des Dar al-Maghrib? Soyons ambitieux– nous en avons les moyens. Je ne parle pas d’argent, je parle du capital humain, du capital historique, du capital culturel, du capital artistique: c’est ce fonds qui manque le moins, comme le disait– à peu près– La Fontaine.




