Des Baléares à la Sardaigne, les «routes» explosent: l’Algérie s’affirme comme premier exportateur de harragas vers l’Europe

Des policiers espagnols surveillent un groupe de migrants algériens.

Des policiers espagnols surveillent un groupe de migrants algériens.

Alors que les flux globaux vers l’Europe reculent, la route algérienne s’impose comme le nouveau point névralgique des migrations clandestines. Après l’explosion des traversées vers l’Espagne, un front inédit s’est ouvert en Italie, révélant un exode silencieux qui fait de l’Algérie le premier vivier de la migration vers l’Europe selon Frontex et révélant un profond mal-être socio-politique savamment nourri par le pouvoir.

Le 30/09/2026 à 16h15

Le paradoxe a de quoi bousculer toutes les cartes de la Méditerranée. Tandis que l’Agence européenne des frontières (Frontex) se félicite d’une baisse générale de 35% des arrivées irrégulières sur le Vieux Continent, deux couloirs maritimes, tous deux branchés sur les côtes algériennes, prospèrent. Les réseaux de passeurs et des milliers de candidats à l’exil, qu’ils soient issus des classes populaires ou des cercles du pouvoir, ont fait de l’Algérie le premier vivier de la migration vers l’Europe du Sud. De la Méditerranée occidentale vers les îles Baléares et l’Espagne continentale jusqu’à la route émergente reliant le littoral algérien à la Sardaigne, c’est une double fracture migratoire qui se dessine, alimentée par la désillusion d’une jeunesse en mal de perspectives et gérée par un régime d’Alger qui fait de la migration une soupape de sécurité maritime.

L’analyse des données récentes de l’agence Frontex, datant du 11 septembre dernier et relayés par quotidien Le Monde met en lumière comment la «route algérienne» s’affirme comme l’un des principaux catalyseurs de la mobilité clandestine vers l’espace européen, avec un impact direct sur l’Espagne, l’Italie et, par extension, la France.

Tandis que l’agence européenne se félicite d’une baisse générale des arrivées irrégulières sur les huit premiers mois de l’année (notamment avec des reculs de 58% vers les Canaries, 55% vers l’Italie et 25% vers la Grèce), un seul corridor échappe à ce reflux: la route de la Méditerranée occidentale au départ de l’Algérie.

Cette route a enregistré une hausse spectaculaire de 34% sur un an, selon le bilan publié par l’agence européenne. Du 1er janvier au 31 août, 6.654 passages irréguliers, des ressortissants algériens, ont été recensés vers les îles Baléares ou le sud de l’Espagne continentale. Les Algériens représentent ainsi un peu plus de 40% des 15.909 personnes ayant emprunté cette trajectoire.

L’intensification de ces flux s’articule autour de deux axes principaux. Il y a l’axe désormais traditionnel vers l’Espagne et les îles Baléares. Alimenté par le durcissement des contrôles au Maroc et sur les autres routes africaines, cet axe a vu sa configuration évoluer. Les passeurs privilégient des tactiques de dispersion via des «bateaux-taxis» visant les plages d’Alicante, de Murcie, d’Almería et, de façon très marquée, les îles Baléares (où le ministère de l’Intérieur espagnol a enregistré un volume d’arrivées supérieur à celui des Canaries au milieu du mois de septembre). Tout comme il y a l’axe émergent vers la Sardaigne. Encore méconnu au début de l’année, cet itinéraire direct vers l’Italie connaît une accélération notable. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), 2.498 personnes étaient arrivées depuis l’Algérie sur l’île sarde à la fin du mois de septembre, contre 983 sur la même période l’année précédente.

Cet exode est le symptôme d’un mal-être général et d’une rupture générationnelle, comme le souligne le sociologue Saïd Belguidoum, cité par Le Monde. Le pouvoir en place fonctionne sans base sociale solide et mise sur un nationalisme de façade sans offrir de véritables perspectives d’avenir à la jeunesse. Également cité par le quotidien français, le sociologue Nacer Djabi relève que beaucoup de jeunes peinent à lier leur avenir personnel au projet national, d’où la quête de l’émigration «à tout prix». Le profil des candidats ne se limite pas aux classes défavorisées ou sans diplôme (harraga), mais inclut des profils qualifiés fuyant le coût élevé du logement dans les métropoles et la faiblesse de l’économie formelle, complétée par un secteur informel pesant entre 30 et 35% du PIB. À cela s’ajoute le rôle psychologique des réseaux sociaux (TikTok, Instagram), où des influenceurs ex-migrants idéalisent leur réussite en Europe, occultant les risques et le coût humain dramatique (l’ONG Caminando Fronteras ayant dénombré 507 victimes sur cette route entre janvier et mai).

Publié récemment, un autre rapport de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) vient corroborer et élargir ces perspectives, en insistant sur le basculement structurel de la Méditerranée occidentale. Entre janvier et avril, l’Algérie s’est ainsi hissée au rang de premier pays d’origine, fournissant à elle seule 42% des 5.647 arrivées enregistrées en Espagne, devançant de loin le Maroc (22%).

L’OIM, en phase avec les analyses de l’Institut espagnol d’analyse migratoire (IEAM met en lumière un paradoxe stratégique dans la gestion menée par Alger. L’Algérie mène une politique de refoulement rigoureuse à ses frontières sahéliennes (notamment avec le Niger et le Mali), illustrée par des dizaines de milliers d’expulsions (plus de 34.000 personnes refoulées vers le Niger en 2025). Ces opérations de police, souvent menées dans des conditions extrêmes vers le «Point Zéro» du désert (Assamaka), montrent une volonté de contenir l’immigration subsaharienne en amont. En contraste total avec la militarisation du Sud, les forces navales algériennes ont opéré un net repli sur les côtes septentrionales, les interceptions en mer s’étant effondrées de 37% sur un an.

Ce double jeu fait office de «soupape de sécurité» socio-politique. En desserrant l’étau sur ses propres côtes face à la pression sociale, le pouvoir tolère l’exode d’une partie de sa population, un phénomène qui, de surcroît, traverse l’ensemble de la société jusqu’aux cercles dirigeants, à l’instar de l’affaire médiatique de la fuite des fils du général Gaïd Salah.

Pour l’immense majorité des exilés algériens, les côtes andalouses, murciennes, les îles Baléares ou l’Italie ne constituent qu’un sas d’entrée technique. Portés par des réseaux de solidarité familiale préexistants et des liens historiques étroits, les migrants remontent rapidement l’espace Schengen pour faire de la France leur destination finale, alimentant un flux migratoire discret, continu et structurel qui échappe en grande partie aux instruments traditionnels de contrôle de l’Union européenne.

Par Tarik Qattab
Le 30/09/2026 à 16h15