Né à Téhéran et arrivé en France pour poursuivre ses études supérieures, Matthieu Ghadiri appartient à cette génération d’Iraniens dont la trajectoire a été bouleversée par la révolution islamique de 1979. Son parcours prend un tournant décisif au milieu des années 1980, lorsque la Direction de la surveillance du territoire, l’ancienne DST, lui confie une mission d’infiltration au sein des services de renseignement de la République islamique. Pour attirer leur attention, il se construit une couverture de jeune Franco-iranien promis au barreau, engagé au Parti socialiste et familier des dossiers du Proche-Orient.
Cette expérience clandestine, poursuivie avant une longue carrière dans la Police nationale, lui a permis d’observer de l’intérieur les méthodes de recrutement, les réseaux d’influence et les transformations de l’appareil iranien. Retraité après quarante années de service, médaillé de la Police nationale, il revient dans ce second volet sur un chapitre moins connu de cette histoire: les rapports noués entre Téhéran et Alger.
Comment ces deux appareils se sont-ils rapprochés? Quels intérêts ont guidé leur coopération? Jusqu’où leurs stratégies se rejoignent-elles, et où commencent leurs méfiances réciproques? Matthieu Ghadiri livre aujourd’hui son témoignage et son analyse.
Le360: quels objectifs la France poursuivait-elle en vous demandant d’infiltrer les services de renseignement de la République islamique?
Matthieu Ghadiri: nous avions trois objectifs. Le premier consistait à comprendre le fonctionnement du ministère iranien du Renseignement. Le deuxième était d’identifier ses objectifs en Europe, et particulièrement en France. Le troisième était de repérer ses agents actifs ou dormants sur le territoire français, et c’est dans ce cadre que va être révélé le rôle joué par l’Algérie vis-à-vis des services iraniens.
À l’époque, la France a été le premier pays occidental à réussir une infiltration de ce niveau au sein des services iraniens. Les autorités françaises connaissaient encore très mal l’organisation du ministère du Renseignement iranien créé après la prise de pouvoir de l’ayatollah Khomeini, ses méthodes de recrutement et sa chaîne de commandement.
Après la révolution, Yasser Arafat avait été l’un des premiers dirigeants à se rendre en Iran. Il avait proposé à Khomeini d’aider les nouvelles autorités à bâtir un service de renseignement avec le soutien des services syriens. Khomeini, qui n’aimait pas beaucoup Yasser Arafat -il disait de lui qu’il était un mauvais musulman et ne le trouvait pas assez antioccidental-, avait refusé et préféré solliciter directement les Soviétiques. Les services soviétiques ont donc contribué à la formation initiale de l’appareil iranien. Celui-ci a ensuite cherché à recruter des agents dans les pays occidentaux, notamment en France. Mon rôle consistait à provoquer leur intérêt et à les conduire à venir vers moi.
Comment avez-vous attiré l’attention des recruteurs iraniens?
Il fallait me construire ce que nous appelons, en interne, une légende, c’est-à-dire une identité crédible, cohérente et suffisamment intéressante pour que les services adverses souhaitent me recruter. Ma couverture, que je peux dévoiler aujourd’hui, était la suivante: j’avais terminé mes études et je préparais le certificat d’aptitude à la profession d’avocat, le CAPA. Je me suis fait engager dans un cabinet d’avocats. Parallèlement, j’étais engagé politiquement au Parti socialiste.
J’ai progressivement occupé des responsabilités sur les questions relatives au Proche-Orient, jusqu’à faire partie de l’équipe chargée de cette région du monde à la rue Solférino.
Pour les services iraniens, le profil était extrêmement séduisant: un jeune Franco-iranien, futur avocat, intégré à la société française, engagé au Parti socialiste et travaillant sur le Proche-Orient. Ils pensaient recruter quelqu’un qui pourrait pénétrer durablement les milieux politiques français. C’est ainsi qu’ils sont venus vers moi. Les services iraniens cherchaient à recruter en France deux catégories de personnes. La première était constituée d’agents opérationnels, capables de recueillir des informations ou d’aider à préparer certaines actions. La seconde, très importante, à laquelle j’appartenais, regroupait les agents d’influence. Les agents d’influence devaient ouvrir des portes, transmettre des analyses et défendre les positions iraniennes sans apparaître comme des représentants officiels de Téhéran.
Quelle a été l’une des premières missions que les services iraniens vous ont confiées?
Nous étions, rappelez-vous, dans le contexte de la guerre Iran-Irak. La majorité de la classe politique française soutenait alors l’Irak de Saddam Hussein. Une partie de la gauche française avait toutefois accueilli favorablement la révolution de Khomeini. Certains intellectuels voyaient en elle une révolution anti-impérialiste et un mouvement de libération. Ils n’avaient pas encore compris la nature du régime qui s’installait.
L’une de mes premières missions était d’approcher des personnalités proches du pouvoir français et les convaincre de soutenir l’Iran dans sa guerre contre Sadam Hussein. J’ai d’abord fait mes preuves, aux yeux de Téhéran, en recrutant des intellectuels, des journalistes, des avocats et des responsables politiques de France. Ils ne demandaient pas nécessairement à ces personnes de devenir des espions au sens classique, mais plutôt d’être des relais de l’Iran en France. Il leur suffisait qu’elles défendent les intérêts de Téhéran, légitiment sa politique ou influencent le débat public en sa faveur.
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Puis, un jour, mes contacts iraniens m’ont expliqué que je devais me rapprocher absolument de François de Grossouvre, qui était alors conseiller de François Mitterrand. Ils pensaient que sa position dans la guerre Iran-Irak était moins favorable à Saddam Hussein. Leur objectif était de comprendre les rapports de force à l’intérieur du cercle fermé de Mitterrand, mais aussi de trouver des personnalités capables de faire évoluer la politique de Paris. Ils ont considéré que François de Grossouvre pouvait jouer ce rôle.
L’a-t-il fait?
Je répondrais à votre question sans entrer dans les détails. François Mitterrand a en effet cherché à se rapprocher de l’Iran de Khomeini. En 1989, il a même envisagé de se rendre en Iran mais cela n’a pas eu lieu.
C’est clair... Venons-en à l’Algérie. Comment les services français ont-ils découvert que Téhéran utilisait en France ou en Europe le milieu de la criminalité algérienne ou des pays de l’Europe de l’Est pour mener des opérations clandestines?
Les Algériens vont apparaître tardivement, à partir de 2004-2005. Pour que les lecteurs comprennent, permettez-moi de revenir sur la période qui a précédé. Lorsque les mollahs sont arrivés au pouvoir, ils ne disposaient pas encore de réseaux opérationnels suffisamment solides en Occident. Ils avaient pourtant besoin d’assassiner certains opposants, de mener des attentats ou d’organiser des enlèvements. La méthode consistait à sous-traiter les opérations à des structures déjà implantées en Europe et possédant des armes, des logements, des faux papiers et des filières de fuite. Les Iraniens vont utiliser ou solliciter des groupes palestiniens comme le FPLP, arméniens (L’Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie –L’ASALA), allemands, italiens, basques et d’autres organisations européennes. Les Iraniens ont également travaillé avec des individus proches de groupes d’extrême gauche comme Action directe.
Les premières éliminations des opposants de Khomeini illustrent cette méthode qui va être utilisée par Téhéran durant une dizaine d’années, en France, en Europe ou sur les autres continents. Je citerai le cas le plus emblématique, Shapour Bakhtiar, le dernier Premier ministre du Shah, qui a échappé à la première tentative d’assassinat en 1980 par un commando à la solde de Téhéran et dirigé par le libanais Anis Naccache. Plus tard en 1991, il sera assassiné par une équipe de deux terroristes iraniens envoyés de Téhéran. Ils seront assistés par un agent infiltré du ministère de l’information des mollahs qui était devenu un proche collaborateur de Shapour Bakhtiar. Au bout de sept ans, cet homme, qui avait également un lien de parenté avec Bakhtiar, était devenu son bras droit. Il y a eu, hélas, beaucoup d’autres éliminations comme celle-ci en France et en Europe.
Au milieu des années 1990, les services iraniens ont ensuite constitué leurs propres réseaux en Europe. Ils vont structurer leur présence en France et cesser de faire appel à la sous-traitance. Cette décennie coïncide aussi avec la disparition progressive des groupuscules d’extrême-gauche qui menaient des opérations terroristes en Europe. La nouvelle structure opérationnelle mise en place par la Force Al-Qods et les services iraniens était composée principalement d’Iraniens, mais aussi d’étudiants étrangers, notamment africains, algériens ou tunisiens. Pour chaque opération, un agent arrivait de Téhéran, utilisait les réseaux dormants implantés sur place, puis retournait en Iran. Cependant, nous avons pu établir, dans ce nouveau dispositif, que le quartier général des opérations se trouvait à Istanbul. La Turquie a toujours constitué une arrière-cour importante pour les services iraniens.
Par la suite, l’Iran a décidé brusquement de cesser d’envoyer ses agents en France et en Europe.
C’est à partir de ce moment-là qu’un rapprochement s’est fait entre les services iraniens et ceux des pays «amis» comme l’Algérie, la Russie et les autres pays de l’Europe de l’Est. À partir de 2004 -2005, les services iraniens ont recours à la criminalité organisée de ces pays notamment algérienne en France et en Europe et qui étaient manipulés et contrôlés par les services de renseignements de leurs pays d’origine.
Vous dites que l’Iran a cessé «brusquement» d’envoyer ses agents? Pourquoi? Les services français ont-ils mené des opérations d’envergure et démasqué sur le sol français les réseaux?
Effectivement, nous avons pu arrêter un grand nombre d’agents dormants. Les services iraniens ont changé leur modus operandi et ont demandé l’aide de l’Algérie, de la Russie, et d’autres petits pays de l’Europe au moment précis où ils ont compris que leurs espions qui venaient d’Iran commettaient des erreurs invraisemblables. Ces derniers ne parlaient pas bien le français, et se faisaient remarquer partout où ils étaient supposés se fondre dans la nature… Notamment, un des trois de leurs hommes arrêtés après l’assassinat de Shapour Bakhtiar ne parlait que persan. Ces trois agents ont été arrêtés après un assassinat. Ils se sont rendus à la gare de Lyon, à Paris, pour acheter des billets à destination d’Annecy, ville frontalière avec la Suisse. Leur objectif était ensuite de rejoindre Genève afin d’être exfiltrés. Mais ils prononçaient si mal le nom d’Annecy que l’employée du guichet leur a vendu des billets pour Nancy, près de la frontière allemande. Cette erreur leur a fait perdre une dizaine d’heures et a permis aux enquêteurs de gagner un temps précieux.
Les dirigeants iraniens ont compris que la méthode était dangereuse, coûteuse et susceptible de compromettre leurs réseaux dormants. Chaque arrestation permettait aux services occidentaux de remonter vers d’autres agents et de mieux comprendre l’organisation iranienne. On peut préparer une opération pendant des années, disposer d’un réseau international et tout perdre parce qu’un exécutant prononce mal le nom d’une ville. Le renseignement est aussi fait de ce type de détails.
L’Algérie sera-t-elle sollicitée à la suite des déboires des agents iraniens?
Oui. L’Iran va chercher un modèle moins exposé. Elle sait que les Algériens vivant en France représentent des millions de personnes. Elle va opter pour la criminalité organisée comme nouvelle sous-traitance de ses opérations clandestines. Les commanditaires iraniens pouvaient ainsi recruter des criminels de droit commun qui n’avaient pas nécessairement de lien idéologique avec la République islamique. Ils étaient payés pour tuer, surveiller une cible ou transporter du matériel [Mathieu Ghadiri décrit la même méthode utilisée par Alger dans des tentatives avortées pour éliminer Amir DZ, Hichem Aboud et Abdou Semmar, NDLR]
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Cette méthode offrait une meilleure possibilité de dénégation. Si les exécutants étaient arrêtés, les autorités iraniennes pouvaient prétendre qu’il s’agissait d’un règlement de comptes ou d’une opération criminelle sans dimension politique.
Comment les services algériens sont-ils entrés dans cette nouvelle mécanique?
Alger a servi de levier à Téhéran pour pénétrer les réseaux criminels algériens de France ou ailleurs et sous-traiter des opérations clandestines. Les Iraniens considéraient que les services algériens connaissaient très bien la criminalité organisée algérienne implantée en France et en Europe. Ils pensaient que ces services pouvaient surveiller, manipuler ou orienter certains de ces réseaux. A partir de 2005, plusieurs opérations attribuées à la République islamique ont ainsi été sous-traitées à des membres de la criminalité organisée algérienne. Pour Téhéran, l’avantage était évident: il pouvait disposer de réseaux déjà installés en Europe, connaissant le terrain, les quartiers, les circuits criminels et les moyens de se procurer des armes ou de faux documents. Les services iraniens évitaient alors d’exposer directement leurs agents. Les services algériens, de leur côté, pouvaient obtenir des contreparties politiques, sécuritaires ou opérationnelles.
Pouvez-vous affirmer que les services algériens ont pris part à ce procédé opérationnel? Pourquoi l’Iran n’a-t-il pas recruté directement dans la criminalité maghrébine en France sans passer par Alger?
Parce que la Force Al-Qods et les renseignements iraniens ne pouvaient pas envoyer leurs hommes et leur demander de recruter sur place. Trop dangereux, et qui plus est compliqué. Ils ne pouvaient pas non plus solliciter leurs agents dormants pour une telle mission sans risquer de les griller. Recruter des agents opérationnels pour commettre des crimes ou se livrer à une mission criminelle, demande du temps sans compter, et une connaissance parfaite des milieux mafieux. C’est là où les services algériens ont été un levier efficace pour mettre en contact services iraniens et criminalité algérienne en France.
Un document secret existe dans ce sens. Il sera bientôt rendu public dans un livre co-écrit par les excellents journalistes Emmanuel Razavi et Jean-Marie Montali. Ce document échangé entre les services iraniens et algériens précise le cadre de cette collaboration et mentionne les facilités apportées par les services algériens pour approcher la diaspora algérienne de France. Il faut attendre la sortie de ce livre de ce grand reporter, Emmanuel Razavi, et de son collègue Jean-Marie Montali.
Attendons donc, patiemment, la parution du prochain livre d’Emmanuel Razavi et de Jean-Marie Montali, qui sont de grands amis du média Le360… Après la chute de la Syrie des Assad, peut-on affirmer que l’Algérie est le dernier bastion pro-iranien dans le monde arabe?
Oui. Le rapprochement entre les services algériens et iraniens ne date pas d’hier. Il repose sur des intérêts communs, sur une certaine proximité géopolitique et sur une hostilité partagée envers plusieurs alliés de l’Occident. Historiquement et politiquement, l’Algérie s’est longtemps située dans un camp opposé à celui des puissances occidentales. Elle dispose également de services de renseignement très actifs au Maghreb, en Afrique et en Europe. Pour les Iraniens, cette capacité représente un atout important.
Quel est le principe fondamental de cette coopération?
La relation repose sur un donnant-donnant. Aucun des deux États ne fait de cadeau à l’autre. Chacun fournit un service et attend une contrepartie. Il y a eu plusieurs «dossiers» entre les deux appareils, outre celui de la diaspora algérienne en France:
Dans les années 1990, l’Algérie a demandé l’aide de l’Iran pendant la guerre civile (la Décennie noire). Téhéran jouait un double jeu. Elle entretenait des contacts avec les services algériens, mais s’intéressait également aux groupes islamistes armés. Les mollahs envisageaient, au fond, favorablement l’éventualité de voir émerger une République islamique en Algérie. Ils ne voulaient cependant pas rompre avec le pouvoir algérien. Officiellement, l’Iran affirmait ne pas intervenir.
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Des informations ont toutefois fait état d’aides financières indirectes à certains groupes. Le système consistait à multiplier les intermédiaires: l’Iran donnait à une personne, qui transmettait à une autre, qui remettait finalement l’argent au groupe concerné. On retrouve souvent un intermédiaire comme le Hezbollah. Téhéran évite ainsi d’apparaître directement tandis qu’Alger peut conserver une distance officielle.
Dans le dossier du Polisario, la prestation fournie par Alger consiste notamment à autoriser l’accès au mouvement. Celui-ci a fourni pendant des décennies des hommes, ses meilleurs éléments, pour des guerres hybrides au Proche-Orient, notamment sur les fronts syrien, libanais et palestinien. Le Polisario est utilisé actuellement comme un cheval de Troie dans le Sahel. Il aide l’Iran à implanter ses services auprès de groupuscules terroristes (Lire la première partie de l’entretien consacrée au Polisario). En échange, l’Iran apporte des moyens financiers, des formations, des équipements et son expertise en matière de guerre asymétrique.
Dans le dossier de l’Afrique subsaharienne, l’Algérie a beaucoup aidé la Force Al-Qods à tisser sa toile sur le continent noir. Les services algériens peuvent faciliter l’accès à ses réseaux présents en Afrique, fournir des informations et des moyens techniques.
Note confidentielle intitulée «Des infiltrations du Polisario au Mali» (page 1 sur 3), adressée par le chargé d’affaire de France à Bamako, Pierre Cornéa au ministre des Affaires étrangères français, Louis de Guiringaud, le 17 mai 1978. Archives des affaires étrangères, 558PO/1/221.
Cette coopération n’implique pas une confiance totale. Au contraire, chaque partie surveille l’autre et veille à ne pas lui abandonner trop de pouvoir.
L’Algérie reste, selon vous, sur ses gardes. Pensez-vous que l’Iran ne joue pas franc-jeu avec elle, et qu’il existe un risque que Téhéran se retourne un jour contre elle?
Effectivement. Abdelaziz Bouteflika a été, à ma connaissance, le premier et le seul président algérien à tirer véritablement la sonnette d’alarme. Il se serait inquiété de la progression de l’influence chiite iranienne en Algérie. Il avait été frappé par le nombre d’Algériens formés en Iran qui revenaient ensuite dans leur pays pour prêcher un islam chiite et diffuser la doctrine politique de la République islamique.
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Ces personnes avaient souvent passé plusieurs années à Qom. Elles parlaient le persan, maîtrisaient les références idéologiques du régime et avaient été prises en charge financièrement pendant leur formation.
Bouteflika avait compris que ce réseau pouvait devenir un danger pour l’Algérie elle-même. La coopération entre deux services n’empêche pas l’un des partenaires de chercher à pénétrer la société de l’autre.
Comment la Force Al-Qods a-t-elle étendu ses réseaux au-delà du Moyen-Orient?
La Force Al-Qods relève des Gardiens de la révolution, et non pas de l’armée iranienne ou du ministère des Renseignements. Elle s’occupe exclusivement des intérêts iraniens à l’étranger. Elle a d’abord construit des organisations au Proche-Orient. Le Hezbollah libanais a servi de matrice. Les autres groupes ont ensuite été créés ou soutenus, comme le Hachd al-Chaabi en Irak, les Fatemiyoun en Afghanistan, les Zainebiyoun au Pakistan et les Houthis au Yémen. Ce sont des proxys qui ont abouti. La Force Al-Qods a ensuite étendu ses activités en Afrique, en Amérique latine et en Europe. Elle ne cherche pas nécessairement à créer partout une organisation identique au Hezbollah. Elle adapte ses méthodes à chaque région.
La Force Al-Qods est progressivement devenue un État dans l’État. Depuis la mort de Khomeini, les Gardiens de la révolution ont renforcé leur contrôle sur la vie politique, économique, militaire et diplomatique de l’Iran.
En Afrique et en Amérique latine, le Hezbollah s’est appuyé sur d’importantes diasporas libanaises. Il a utilisé des réseaux familiaux, commerciaux et financiers déjà implantés depuis plusieurs décennies. Ces réseaux permettent de créer des sociétés, d’ouvrir des bureaux de change, de transférer de l’argent et d’accueillir des cadres venus du Liban ou d’Iran.

Dans les pays du Maghreb, d’Afrique, d’Amérique latine et du Proche-Orient, la présence des gardiens est très importante. Plusieurs agents travaillent sous couverture diplomatique.
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En Europe, le ministère iranien du Renseignement occupe une place plus visible, mais les gardiens conservent un droit de regard. Une personne affectée à Paris, Rome ou Francfort doit obtenir leur accord.
Les ambassades ne sont donc pas seulement des représentations diplomatiques. Elles servent aussi de plateformes de renseignement, d’influence et de coordination.
Comment l’Iran finance-t-il cette activité mondiale malgré les sanctions internationales?
Les donations des diasporas ne suffisent pas. C’est grâce à l’argent de la drogue que les Iraniens financent leurs activités secrètes. La Force Al-Qods et le Hezbollah ont tissé des liens avec des organisations criminelles en Amérique du Sud. Selon les informations que nous avons recueillies, la Force Al-Qods et le Hezbollah ont utilisé ces réseaux pour participer au trafic de cocaïne et à son acheminement vers l’Europe. Les revenus de ces activités contribuent au financement des opérations clandestines, des organisations alliées et des programmes militaires. Le crime organisé devient ainsi un instrument de la politique extérieure iranienne.
Les Gardiens de la révolution ont créé des sociétés-écrans dans de nombreux pays: aux Émirats arabes unis, au Qatar, en Turquie, à Hong Kong, en Malaisie ou en Indonésie. Ces sociétés mènent officiellement des activités d’import-export. Elles peuvent vendre du pétrole ou du gaz iranien, acheter des produits pour le compte du régime ou faire transiter des fonds.
Les gardiens ont également créé des dizaines de bureaux de change, notamment à Dubaï, en Turquie, au Qatar et à Hong Kong. Comme l’Iran n’a pas accès normalement au système bancaire international, ces structures servent à déplacer l’argent.
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Le réseau financier iranien en Afrique n’a pas été créé récemment. Il existe depuis trente ans. Les entreprises, les bureaux de change et les réseaux libanais constituent l’infrastructure invisible de la projection iranienne.
Le régime utilise aussi les transferts informels, les réseaux commerciaux de la diaspora libanaise et les valises d’argent liquide. Les circuits sont volontairement fragmentés afin qu’aucune opération ne permette de remonter facilement jusqu’à la Force Al-Qods.
Après avoir observé ce système pendant plusieurs décennies, pensez-vous que la République islamique puisse se réformer?
Non. Ce qui se passe en Iran m’inquiète profondément. J’ai deux patries, l’Iran et la France, et je reste attaché aux deux. Je ne crois pas que le régime puisse changer de nature. Sa doctrine consiste à faire tomber les monarchies, à chasser l’influence occidentale du Proche-Orient, à anéantir Israël et à affronter ensuite les démocraties occidentales.
Cette logique ne constitue pas une dérive passagère. Elle appartient au système lui-même. C’est le programme de la Révolution, inscrit noir sur blanc dans le livre-testament laissé par Khomeini, et que tout le monde peut lire. La Force Al-Qods, les proxys, les réseaux clandestins et l’influence religieuse sont les instruments de cette doctrine.
Une partie de la gauche occidentale continue de penser que le régime peut évoluer. Je pense qu’elle se trompe. Tant que ce système restera en place, il n’y aura pas de paix durable au Moyen-Orient ni de stabilité régionale.
Les pays du Golfe sont menacés, Israël est menacé, l’Occident est visé et le Maroc lui-même est concerné en raison de la stratégie iranienne au Maghreb et au Sahel. Il faut que ce régime disparaisse politiquement pour que l’Iran puisse redevenir un pays normal et retrouver sa place parmi les nations.
Après quarante années de service, quelle vie menez-vous aujourd’hui?
Je suis désormais retraité de la Police nationale, et je suis un grand-père heureux. J’ai publié mes mémoires en 2024, avec l’aide de Stéphane Joahny (Journaliste chez Hachette Filipacchi Media): «Notre agent iranien» (Nouveau Monde Éditions). J’ai eu l’honneur de recevoir la médaille d’honneur de la Police nationale. À cette occasion, j’ai déclaré: «La France ne me doit rien. C’est moi qui dois tout à la France. Mais cela me fait plaisir de voir que la France n’oublie pas ses serviteurs.»
Je n’ai jamais considéré que servir la France signifiait renoncer à l’Iran. Au contraire. J’ai servi la France parce qu’elle m’avait accueilli et j’ai combattu la République islamique parce que je voulais défendre le véritable Iran.
Pendant toutes mes années d’activité, ma force a été d’avoir deux patries, de connaître deux cultures et de comprendre deux mentalités. Cette double appartenance m’a permis, d’après mes collègues, de devenir un bon agent.







