Une journée de bruit et de fureur à Casablanca

Fouad Laroui.

ChroniqueAvons-nous abdiqué collectivement devant le sans-gêne de certains clients et l’incompétence de certains gargotiers?

Le 09/09/2026 à 11h10

Mark Twain a écrit quelque part que «la seule différence entre la réalité et la fiction, c’est que la fiction doit être crédible.» En effet, la réalité n’a pas besoin d’être crédible: elle est ce qu’elle est, tout simplement; aux sceptiques de la mettre en doute, si ça leur chante. Ce qui suit est donc rigoureusement vrai, c’est la réalité, même si elle semble peu crédible. Croyez-moi sur parole, amis lecteurs. D’ailleurs, vous avez peut-être subi un jour la même série de mésaventures dans notre belle ville blanche.

Donc, ça se passe la semaine dernière, très précisément mardi. J’ai rendez-vous avec ma cousine Ikram et son partenaire en affaires au restaurant qui se trouve dans cette splendide villa Zevaco classée au patrimoine historique de Casablanca. À peine attablés, voilà qu’une musique stridente, insupportable, éclate. Quoi, comment, on casse les oreilles des clients dans ce bel endroit? Eh bien, non: c’est un bonhomme âgé, assis au milieu de la salle, qui a disposé son portable devant lui et qui regarde des vidéos après avoir mis le volume au maximum– il doit être dur de la feuille. On ne s’entend plus, Ikram, son associé et moi. Je me lève et je vais demander poliment au malotru de baisser le son. Il lève les yeux, me regarde placidement, hausse les épaules et se met de nouveau à regarder sa vidéo. Je vais alors à la caisse et exige de parler au patron. L’homme arrive. Il est courtois, sympathique et compatit sincèrement à mon malheur.

- Ah, mon bon monsieur, c’est une vraie catastrophe (mossiba) que ce vieux kroumir. Il vient chaque jour ici, prend un café, un seul, et il emm… tout le monde pendant une heure avec le son de son portable à fond. Vous n’êtes pas le premier à vous plaindre. Vous êtes le troisième rien qu’aujourd’hui.

- Mais alors, faites quelque chose! Demandez-lui d’éteindre son portable ou bien fichez-le dehors! Vous en avez le droit.

Le boss prend un air navré et secoue la tête.

- Justement, je n’en ai pas le droit, monsieur. La direction générale me l’a formellement interdit.

J’en reste baba. L’autre explique posément:

- Vous comprenez, ce bonhomme porte un pacemaker. Il est cardiaque. Si on le contrarie, il pourrait nous claquer entre les doigts et nous risquerions alors d’avoir des ennuis sérieux avec la justice. C’est pourquoi nous souffrons tous en silence. Au bout d’une heure ou deux, il finit par s’en aller. Après avoir bu son unique tasse de café.

Tel que. Je vous jure, amis lecteurs, sur ce que j’ai de plus cher que ce que je viens de relater est verbatim le dialogue que j’ai eu avec le patron. Only in Casablanca.

Un serveur transporte nos verres et nos salades vers une autre salle et nous laissons le goujat au pacemaker tout seul dans ce qu’il a transformé en salle de visionnage de vidéos à usage personnel. Nous pouvons enfin travailler dans un environnement à peu près tranquille.

En fin d’après-midi, après un tour à Aïn Diab, me voici près du phare d’El Hank dans un restaurant «historique» de la corniche– vous le connaissez, inutile de le nommer. J’y ai rejoint mon neveu Ahmed, un jeune consultant avec qui je dois dîner en compagnie d’une tierce personne (une spécialiste de la mobilité urbaine) qui nous vient de Paris. En son honneur, nous avons choisi cet endroit réputé pour la vue magnifique qu’il offre sur l’Océan.

Hélas…

Une musique infernale BOUM BOUM BOUM se déverse de baffles gigantesques… Pardon? Sommes-nous dans une boîte de nuit ou dans un restaurant? Il n’est pourtant que 19 heures… Je demande à la dame– parfaitement sympathique, je le précise– qui nous a placés s’il y a un endroit plus calme dans cet immense endroit. Sans faire de difficulté, elle nous demande de la suivre et nous installe dans une sorte d’alcôve en face de la mer. C’est très romantique, certes, mais la musique est toujours aussi forte. C’est maintenant une version disco d’un tube de Boy George qui date de l’ancêtre des fourmis, comme on dit dans notre savoureuse darija. C’est quand même plouquissime de nous infliger Karma, karma, chameleon/ You come and go, you come and go à Casa en 2026. Pourquoi pas un fond discret de musique andalouse ou de musique classique?

Au moment où Amy Winehouse commence à nous raconter sa vie (baaaack to blaaaack) avec un ajout disco BOUM BOUM BOUM (mais pourquoi, grands dieux! ajouter du bruit à une mélodie qui, en soi, n’est pas inintéressante?), nous décidons d’aller dîner ailleurs. Nous nous levons et nous partons, sous le regard désolé de la gente dame qui nous a si bien accueillis– je lui précise que c’est le boucan qui nous chasse. Au moment où nous sortons, un van chic de touristes se gare devant l’entrée. Les pauvres… J’espère qu’ils ont fait provision de boules Quiès.

«Pourquoi les Casablancais– ou peut-être tous nos compatriotes, de Tanger à Lagouira– acceptent-ils ce tohu-bohu constant? Se sont-ils résignés à ne pas pouvoir dîner tranquillement?»

—  Fouad Laroui

Mais où aller? Je ne connais pas Casablanca. J’y ai vécu autrefois, boulevard Ziraoui, mais c’était dans un internat dont je ne sortais jamais. C’est donc Ahmed qui nous emmène tous trois au Relais de Paris, pas loin de là.

L’accueil est cordial, le personnel est poli et semble efficace. Nous nous installons dans la salle du fond– le seul endroit non-fumeur. Au moment où un serveur nous apporte les menus, une sorte de sonnerie de clairon éclate. CRAAAAC CRIIIIC… À deux tables de la nôtre, deux donzelles maquillées à la truelle et vêtues de rien viennent d’allumer leurs portables. L’une se met en appel vidéo avec un homme (son petit ami?) qui braille des banalités effroyables, l’autre a mis– vous l’avez deviné, lecteurs perspicaces– un clip musical du genre BOUM-BOUM-BOUM auquel s’ajoute, pour notre agrément, des SCRATCH-SCRATCH-SCRATCH– le portable doit être made in Derb Ghalef. Le bruit est horrible. Non seulement nous ne pouvons plus avoir de conversation mais nos oreilles sont sur le point de se mettre à saigner.

Ça commence à ressembler à un gag, du genre comique de répétition. Je me lève pour aller parler au patron. L’homme écoute, soucieux, les sourcils froncés. Il nous propose de nous installer au fin fond de la salle, loin des deux luronnes– mais près des toilettes. Ça sent, et ce ne sont pas les effluves légers des tilleuls en fleur qu’évoque le poète…

Quelques minutes plus tard, alors que nous nous sommes résignés à notre infortune, le patron revient nous voir, souriant, soulagé:

- J’ai parlé avec les deux clientes. Elles vont mettre la sourdine. Vous pouvez revenir à la table où vous étiez assis.

Ce que nous faisons, ravis. Il se passe alors quelque chose d’incroyable. Au moment précis où nous sommes de nouveau installés– nos verres, nos plats, nos couverts nous ont suivis dans notre transhumance– les deux teignes remettent ça. L’une rappelle son coquin qui nous envahit derechef de ses braillements, l’autre convoque fracas et charivari dans son maléfique portable. Je n’y tiens plus, je les apostrophe directement:

- Dites donc, vous deux, pourriez-vous faire un peu moins de bruit?

Et savez-vous ce que l’une d’elles ose me répondre sur un ton hautain?

- Pourquoi? On n’est pas dans une bibliothèque. On fait tout le bruit qu’on veut.

Entretemps mon neveu a remarqué que l’appel vidéo de l’autre engobait notre table. Il se lève et fait mine de s’emparer du portable:

- Le droit à l’image, vous connaissez? C’est illégal de montrer nos visages pendant votre appel. Je pourrais appeler la police.

L’esclandre a alerté le patron qui accourt de nouveau, navré. Il demande à deux serveurs de transporter notre table ailleurs, loin des deux harpies.

Après deux déménagements et une prise de bec, nous finissons enfin par passer commande. Nos plats arrivent, ils sont excellents, rien à dire, compliments au chef. Nous les avons bien mérités.

De retour dans les R’hamna, je me pose une question, une seule. Pourquoi les Casablancais– ou peut-être tous nos compatriotes, de Tanger à Lagouira– acceptent-ils ce tohu-bohu constant? Se sont-ils résignés à ne pas pouvoir dîner tranquillement? Avons-nous abdiqué collectivement devant le sans-gêne de certains clients et l’incompétence de certains gargotiers?

Autre chose– et je dis cela pour le fameux restaurant de la Corniche dont nous avons dû fuir sous l’attaque combinée de Boy George, d’Amy Winehouse et de leurs supplétifs disco– il y a à Benguerir un café du nom de Ness-Ness où l’on entend toute la journée une exquise musique en sourdine, avec cette précision: la playing list a été composée par un certain Achraf, un vrai mélomane, qui a réussi l’exploit de programmer des styles qui conviennent parfaitement à chaque partie de la journée: réveil en douceur, ensuite du jazz, du tarab andaloussi l’après-midi, etc.

J’ai le contact WhatsApp du providentiel Achraf et je le tiens à la disposition de tout propriétaire d’un café ou d’un restaurant qui aurait l’ambition inouïe, incompréhensible, de faire passer un moment agréable à ses clients.

Par Fouad Laroui
Le 09/09/2026 à 11h10