Législatives. Aziz Akhannouch: de la toute-puissance à l’humiliation

Le chef du gouvernement Aziz Akhannouch, lors de la présentation du programme de l'action gouvernementale, le 11 octobre 2021, à Rabat.

Arrivés en 2021 en position de force, Aziz Akhannouch et le parti qui l’a porté au pouvoir sortent profondément affaiblis des législatives. Bilan inexistant, crises sociales profondes, contestations populaires et mélange systématique des intérêts, la chute est à la mesure des fausses promesses affichées. Tout comme la consécration d’hier, la sanction émane des urnes aujourd’hui. La fortune de l’homme d’affaires n’a rien pu y faire. Une page se tourne.

Le 24/09/2026 à 18h15

Dans la presse, on dit qu’il ne faut pas tirer sur une ambulance. Soit. Mais une ambulance a au moins le mérite de porter secours. Le gouvernement d’Aziz Akhannouch, lui, a surtout secouru ses propres intérêts. C’est désormais fini. À l’issue d’un scrutin dont les résultats provisoires ont été officialisés le 24 septembre par le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, le paysage politique marocain s’apprête à connaître un basculement historique. Avec un taux de participation national s’établissant à 38%, le verdict des urnes s’est transformé en un retentissant vote sanction contre le bilan de l’exécutif sortant, à sa tête le Rassemblement national des indépendants (RNI) et Akhannouch en personne.

La configuration provisoire de la Chambre des représentants place le Parti Authenticité et Modernité (PAM) en tête avec 97 sièges, reléguant le RNI à une bien lointaine deuxième place avec seulement 66 sièges, talonné de très près par le Parti de l’Istiqlal (65 sièges) et le PJD (54 sièges).

Pour le parti d’Aziz Akhannouch, la chute est d’autant plus cuisante qu’en 2021, il avait caracolé en tête avec 102 sièges, s’imposant alors comme le grand ordonnateur de la scène politique. Il fallait le faire: c’est moitié moins bien en à peine 5 ans. Forts de moyens colossaux déployés sur le terrain comme sur la Toile et convaincus de l’infaillibilité de leur machinerie électorale, les dirigeants du RNI tablaient sur une victoire éclatante. C’était compter sans la colère sourde des citoyens. Désormais, le parti du chef du gouvernement sortant devra se contenter d’un rôle de comparse, probablement dans l’opposition, le PAM ayant d’ores et déjà fermé la porte à toute alliance future.

Le business électoral face au mur de la réalité

Pour tenter de conserver le pouvoir, le RNI et Aziz Akhannouch ont appliqué une recette éculée: s’appuyer sur des notables locaux capables de capter des voix dans leurs fiefs, injecter des fonds massifs dans une campagne aux allures de ploutocratie et activer tous les leviers d’un «business électoral» bien huilé.

Cependant, cette stratégie hors-sol s’est brisée net contre le bilan désastreux du gouvernement. En septembre 2021, sous le slogan faussement empathique de #TuMéritesMieux, le parti promettait un programme «chiffré, crédible et réalisable». Cinq ans plus tard, le constat est implacable: pratiquement aucune promesse n’a été tenue.

Loin du million d’emplois promis pour relancer l’économie post-Covid, le chômage a franchi la barre historique des 13%, étouffant la jeunesse et les diplômés. Malgré l’affichage des chantiers sociaux, l’hôpital public a sombré dans sa pire crise, marqué par un exode massif des médecins et des déserts médicaux généralisés. L’école publique a été paralysée des mois durant par la grève des enseignants: une année scolaire sacrifiée, des familles abandonnées. Face aux grévistes, il a d’abord montré du mépris, puis il a capitulé, trop tard, sans rien sauver.

Scandales, crises et mélange des genres

Le mécontentement populaire est tel que l’énergie et l’argent investis par le RNI ont fait pschitt. Le mandat d’Aziz Akhannouch restera marqué au fer rouge par des crises graves et des affaires retentissantes qui ont définitivement ruiné la crédibilité de l’action politique.

Les protestations citoyennes portées par des mouvements comme GenZ212 ont illustré la fracture générationnelle face à la vie chère et au mépris des élites. À cela se sont greffées des affaires emblématiques, à l’image du scandale de l’hôpital d’Agadir ou des dysfonctionnements abyssaux dans l’octroi des subventions agricoles, révélant une gestion technocratique déconnectée des souffrances du monde rural frappé par une sécheresse historique.

Pire encore, le quinquennat a été entaché par un mélange des genres inédit de la part d’Aziz Akhannouch en personne, mêlant allègrement la haute politique et ses intérêts privés à la tête de puissants holdings. Pour la première fois, le Maroc a été gouverné par un homme qui était en même temps à la tête de l’un des premiers groupes privés du pays, et qui n’a jamais jugé utile de choisir entre les deux. Entre ses entreprises et l’Etat, il n’y a plus eu de cloison, mais des passerelles. Plusieurs cadres issus de son groupe ont obtenu des postes ministériels ou la direction d’établissements stratégiques. Des entreprises qui lui sont liées ont répondu à des appels d’offres publics, à commencer par celui de la station de dessalement du Grand Casablanca. Et pendant que les Marocains payaient leur carburant au prix fort, le chef du gouvernement restait l’un des principaux acteurs de ce marché.

Le Maroc a déjà connu des hommes d’affaires en politique. Il n’avait jamais connu un pouvoir où les intérêts d’un groupe et ceux de l’Etat se confondent au point qu’on ne sait plus lequel sert l’autre. Le mot d’oligarchie, longtemps murmuré, a fini par s’imposer dans le débat public. Nous sommes bien loin de la stature attendue d’un homme d’Etat soucieux de l’intérêt général.

L’histoire retiendra que pour le parti d’Aziz Akhannouch, ces élections s’apparentent à une véritable humiliation politique. Le paysage institutionnel s’apprête désormais à connaître un changement de taille dans les rapports de force et les méthodes de gouvernance. La démocratie marocaine démontre ainsi sa capacité à tourner la page de l’arrogance plus ou moins technocratique pour rappeler une vérité fondamentale: en politique, la parole donnée et l’éthique de responsabilité finissent toujours par s’imposer au tribunal des urnes.

À l’épreuve du pouvoir, la technocratie dorée du RNI a démontré qu’entre les promesses triomphantes et la dure réalité de la gestion publique, il y a un abîme que seule la sanction souveraine des citoyens pouvait combler.

Aziz Akhannouch laisse derrière lui une parole publique discréditée. Il laisse aussi un précédent toxique: l’idée qu’on peut gouverner un pays sans jamais cesser de gérer ses affaires. La première tâche du prochain gouvernement sera de rappeler une évidence que ce mandat a fait oublier: l’Etat n’est pas une filiale.

Par Tarik Qattab
Le 24/09/2026 à 18h15