À quelques pas des ruelles animées de la médina de Fès, les couleurs des bassins de Chouara attirent immédiatement le regard. Mais derrière ce tableau devenu emblématique de la ville se cache un travail minutieux, physique et exigeant, qui repose encore largement sur des techniques traditionnelles. Ici, chaque peau suit un long parcours avant de devenir un article en cuir.
Après son arrivée du marché d’Aïn Nokbi, la peau naturelle est d’abord préparée avant d’entamer les différentes étapes du tannage. Elle est notamment plongée dans un mélange de chaux et de fiente de pigeon pendant une période pouvant aller jusqu’à deux semaines. Les peaux sont régulièrement remuées afin de favoriser leur assouplissement et de faciliter l’élimination des résidus de tissus.
«Cette première étape permet de préparer la peau et de la rendre plus souple pour la suite du travail. Le travail demande surtout de l’expérience, parce qu’il faut savoir combien de temps laisser la peau dans chaque matière et comment la manipuler», explique Larbi Iraqi Houssaini, artisan à Dar Dbagh Chouara depuis près de trois décennies.
Une fois cette phase terminée, les peaux passent à l’étape de la coloration. Dans les bassins de la tannerie, les tanneurs utilisent différentes matières naturelles pour obtenir les teintes caractéristiques du cuir de Fès. Le rouge est notamment obtenu à partir de la rose, tandis que le brun provient du bois de cèdre. Le safran, quant à lui, donne au cuir une teinte jaune particulièrement reconnaissable. Cette couleur est notamment associée à la fabrication des célèbres babouches ziwanies, appréciées pour leur qualité et leur teinte caractéristique.
Derrière chaque couleur se cache cependant un dosage précis et un temps de traitement qu’il faut maîtriser. La température, la quantité de matière utilisée et la durée d’immersion peuvent influer sur le résultat final. Autant de détails qui ne figurent dans aucun manuel et que les tanneurs apprennent essentiellement par la pratique. «Ce métier ne s’apprend pas uniquement avec des explications. Il faut regarder, essayer et travailler aux côtés de ceux qui ont déjà de l’expérience», souligne l’artisan.
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À Chouara, la transmission constitue justement l’un des piliers de cette activité. Pendant des décennies, voire des siècles, les familles de tanneurs se sont transmis les gestes, les techniques et les petits secrets du métier, permettant à cette activité de survivre aux transformations des modes de production. «Dans beaucoup de familles, les enfants apprennent le métier auprès de leurs pères et poursuivent ensuite le travail à leur tour», raconte l’artisan, qui connaît cette activité depuis une trentaine d’années.
Après le tannage et la coloration, les peaux sont sorties des bassins et disposées sur les espaces situés autour de la tannerie afin de sécher. Elles sont ensuite destinées aux artisans qui les transformeront en babouches, sacs, portefeuilles, ceintures et autres articles en cuir. Le travail du tanneur constitue ainsi l’une des premières étapes d’une chaîne artisanale plus large, dans laquelle chaque métier intervient successivement pour donner une nouvelle vie à la matière brute.
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Il faut savoir que l’histoire de Chouara ne peut être dissociée de celle de l’eau. Le liquide est indispensable à plusieurs étapes du traitement des peaux, ce qui explique l’implantation historique des tanneries à proximité des cours d’eau et des canaux de la médina. «La présence de l’eau a toujours été essentielle pour le travail des peaux. C’est aussi pour cette raison que les tanneries ont été installées à proximité des cours d’eau», explique l’artisan. Cette implantation témoigne d’une organisation ancienne de la médina, où les activités artisanales étaient pensées en fonction des ressources nécessaires à leur fonctionnement.
Pour Mohcine Chelfi, autre artisan de Chouara, la valeur de la tannerie ne tient pas uniquement à son ancienneté. Elle réside surtout dans la continuité d’un savoir-faire devenu rare. «La particularité de Chouara, c’est d’avoir conservé une manière de travailler qui a traversé plusieurs générations», estime-t-il. «Même si les techniques et les moyens de production ont évolué ailleurs, ici, certains gestes restent les mêmes», ajoute-t-il.
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Cette continuité contribue aujourd’hui à faire de Chouara l’un des lieux les plus emblématiques de Fès. Depuis les terrasses qui surplombent la tannerie, les visiteurs peuvent observer les bassins colorés, les peaux en cours de traitement et les tanneurs à l’œuvre. Cette activité attire chaque année des visiteurs venus de nombreux pays. Américains, Français, Allemands ou encore Italiens viennent découvrir les coulisses de la tannerie et observer une méthode de travail qui a peu à peu disparu dans de nombreux autres endroits.
Pour les artisans, cet intérêt international contraste toutefois avec une fréquentation parfois plus limitée des visiteurs marocains. Ils estiment que les jeunes générations gagneraient à mieux connaître ces lieux et les métiers qui participent à la préservation du patrimoine artisanal national. «Nous recevons des visiteurs venus de partout dans le monde, mais nous aimerions aussi voir davantage de Marocains venir découvrir cet endroit, car c’est une partie de notre histoire et de notre mémoire qu’il faut continuer à transmettre», conclut l’artisan.




