Algérie: Tebboune plus que jamais isolé et à la merci du clan des généraux

Abdelmadjid Tebboune saluant Boualem Boualem sous le regard de Chengriha.

Au sommet de l’État algérien, un nouvel épisode des âpres luttes que se livrent sans relâche le clan de la présidence et celui du chef d’état-major de l’armée secoue actuellement les fragiles et instables arcanes du pouvoir politico-militaire. En cause, le procès, régulièrement renvoyé aux calendes grecques, de l’ancien patron de la police algérienne, Farid Zinedine Bencheikh, emprisonné depuis octobre 2024. En filigrane de ce procès, c’est le clan présidentiel qui est dans le viseur des juges galonnés du tribunal militaire de Blida.

Le 02/06/2026 à 16h40

En plus des limogeages qui se succèdent à un rythme effréné à la tête des différents services de renseignement, dont le dernier remonte à une douzaine de jours, les deux clans du pouvoir algérien s’apprêtent à en découdre devant la justice militaire. L’occasion leur sera donnée par le procès de l’ancien chef de la police algérienne, Farid Zinedine Bencheikh. Nommé en 2021 par Tebboune, limogé en 2024 par Chengriha, puis emprisonné en octobre 2024, l’ancien DGSN algérien est à la fois un acteur et une victime de la guerre des clans entre la présidence et l’armée. En effet, il a toujours vu d’un mauvais œil l’éclatement des services de renseignement algériens et militait pour leur unification, avec à la fois une plus grande implication de la police et de la présidence, en lieu et place de l’état-major militaire.

Mais c’est surtout la forte manipulation dont il faisait l’objet de la part de Boualem Boualem, directeur de cabinet de la présidence algérienne, qui a fini par lui mettre à dos les généraux de l’armée. Ceux-ci ont forcé son limogeage, avant de l’emprisonner et de le soumettre aux interrogatoires des agents de la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA).

Son procès traîne en longueur devant le tribunal militaire de Blida, au grand dam de la présidence algérienne, qui craint d’être éclaboussée par cette affaire. C’est particulièrement le cas du directeur de cabinet du président Tebboune, dont la disparition des radars ces dernières semaines serait liée au procès de Farid Bencheikh.

Selon le journaliste algérien en exil en France Abdou Semmar, Boualem Boualem aurait été éloigné de la présidence, provisoirement ou durablement, sur demande des généraux de l’armée. Ils lui reprocheraient les pressions qu’il ne cesse d’exercer sur les juges militaires en charge du procès de Farid Bencheikh.

C’est par l’intermédiaire de l’ancien magistrat Mohamed Hammouche, conseiller à la présidence chargé des affaires juridiques et judiciaires, que Boualem Boualem contactait régulièrement les juges du tribunal militaire de Blida pour exiger, au nom du président Tebboune, que Farid Bencheikh soit rapidement jugé et blanchi de toutes les graves accusations sur la base desquelles il est poursuivi.

Farid Bencheikh ayant déjà reconnu devant les enquêteurs de la DCSA qu’il ne faisait qu’exécuter les instructions de Tebboune, que lui transmettait Boualem Boualem, ce dernier a toutes les raisons de craindre d’être à son tour envoyé en prison. Car c’est bien lui qui incitait Farid Bencheikh à mener «des enquêtes sur les généraux de l’armée, des fuites d’informations vers l’étranger, la guerre médiatique contre les chefs des services secrets…», affirme Semmar. Tous ces actes visaient à affaiblir le pouvoir du clan des généraux au profit de celui de la présidence.

Ce sont donc ces pressions de la présidence sur les juges du tribunal militaire de Blida qui ont de nouveau horripilé Saïd Chengriha. Et ce nouveau coup de sang du «général» serait derrière l’éclipse, depuis plus d’un mois, de Boualem Boualem.

À cet épisode, il faut lier la rocambolesque affaire du limogeage, il y a moins d’un mois, de trois conseillers de Tebboune. Un limogeage pris par décret présidentiel et publié au Journal officiel n° 33 du 6 mai 2026. Or, le 18 mai dernier, un communiqué de la présidence algérienne est venu démentir ces limogeages, également relayés par la presse locale. Tout laisse croire que c’est Chengriha qui a profité de la virée de Tebboune en Turquie pour sortir ce décret, surtout que l’un des conseillers évincés n’est autre que Mohamed Hammouche, celui-là même qui faisait la navette entre la présidence et les juges du tribunal militaire de Blida pour demander, au nom de Boualem Boualem, la relaxe de Farid Bencheikh.

Tout indique que les généraux sont en train de se débarrasser de Boualem Boualem et d’autres conseillers présidentiels de poids, en vue d’isoler Abdelmadjid Tebboune, chez lequel toute velléité d’indépendance, si tant est qu’elle ait jamais existé, est définitivement anéantie.

Il faut aussi rappeler la brouille de décembre dernier entre Chengriha et Tebboune, qui, sous l’impulsion de son directeur de cabinet, a proposé un amendement dit «technique» de la Constitution, avec comme arrière-pensée l’ouverture d’un boulevard vers un 3e mandat, sinon la prolongation de l’actuel second mandat. Le boycott par Chengriha, par ailleurs ministre délégué à la Défense, du Conseil des ministres consacré à l’examen des amendements de la Constitution, a créé la panique au sein du clan présidentiel. À tel point que Tebboune a demandé à son directeur de cabinet de trouver une solution pour désamorcer cette crise.

Boualem Boualem a ainsi organisé, en janvier dernier, un forum bidon, dont l’objectif réel était de tendre la main à Chengriha. Dans une déclaration inédite à la presse, l’homme à tout faire de Tebboune a démenti tout boycott du Conseil des ministres par celui qu’il a appelé «le général», sans citer son nom. Finalement, la poire fut coupée en deux entre les deux clans: les amendements techniques seront adoptés, mais sans trace de prolongation ni de 3e mandat.

Par Mohammed Ould Boah
Le 02/06/2026 à 16h40