Le paradoxe marocain: croissance, aspirations et désir d’émigration chez les jeunes

Lahcen Haddad.

Lahcen Haddad.

ChroniqueLe Maroc enregistre une croissance soutenue et multiplie les investissements. Pourtant, le désir d’émigration reste fort chez une partie de la jeunesse. Un paradoxe qui invite à dépasser la seule question du chômage pour interroger les ressorts économiques, sociaux et psychologiques de l’aspiration au départ.

Le 13/08/2026 à 10h25

Depuis plus de deux décennies, le Maroc connaît une transformation considérable de son économie: industrialisation, infrastructures de premier plan, intégration dans les chaînes de valeur mondiales, amélioration des équipements collectifs, généralisation progressive de la scolarisation, montée en gamme des investissements et performances remarquables dans la logistique.

Pourtant, l’aspiration migratoire reste élevée. Selon la vague 2023-2024 d’Arab Barometer, 35% des Marocains déclarent envisager l’émigration, avec une propension particulièrement forte chez les jeunes et des motivations principalement économiques.

Afrobarometer met en évidence un paradoxe encore plus intéressant: l’aspiration à partir peut coexister avec une appréciation relativement positive de la trajectoire générale du pays. Autrement dit, vouloir chercher ailleurs de meilleures possibilités ne signifie pas nécessairement rejeter les transformations accomplies au Maroc.

Comment expliquer qu’une partie importante de la jeunesse continue à voir dans l’émigration une voie de réalisation personnelle alors même que son pays connaît une transformation économique et sociale majeure?

La réponse ne peut être réduite au chômage, encore moins à la pauvreté. Elle se trouve dans l’interaction entre création insuffisamment inclusive d’emplois, difficultés d’insertion, qualité médiocre de certains emplois, vulnérabilité des ménages, transition imparfaite entre formation et travail, autonomie retardée, disparités territoriales et, surtout, écart croissant entre aspirations et possibilités perçues de mobilité sociale.

Ce que le chômage ne dit pas: une crise plus générale de l’insertion

La question fondamentale n’est pas seulement: «Combien d’emplois sont créés ?», mais: quels emplois, où, pour qui et avec quelles qualifications?

L’étude conjointe de la Banque mondiale et du HCP, Morocco’s Jobs Landscape, met notamment en évidence une faible participation au marché du travail, particulièrement chez les femmes et les jeunes, malgré l’amélioration du niveau d’éducation.

Le CESE avait déjà souligné la baisse de l’intensité en emploi de la croissance: l’économie produit davantage de richesse sans créer proportionnellement assez d’emplois pour absorber les nouvelles générations qui arrivent sur le marché du travail.

C’est une première explication du paradoxe marocain: la transformation de l’économie est plus rapide que sa capacité à transmettre ses bénéfices sous forme d’opportunités professionnelles accessibles à tous les jeunes.

À cela s’ajoute une difficulté particulière: le premier emploi.

Avant la rupture méthodologique introduite par la nouvelle Enquête sur la main-d’œuvre en 2026, le HCP estimait, au premier trimestre 2025, le chômage des 15-24 ans à 37,7%, contre 13,3% pour l’ensemble des actifs.

Mais le problème ne se résume pas au taux de chômage. La transition entre diplôme et emploi reste souvent longue et incertaine. Orientation professionnelle, information sur les métiers, préparation aux entretiens, mise en relation avec les entreprises, stages et première expérience restent insuffisamment développés ou inégalement accessibles.

Certaines filières produisent parallèlement davantage de diplômés que le marché ne peut en absorber tandis que des employeurs peinent à trouver certaines compétences. L’université délivre donc un diplôme sans toujours préparer suffisamment à l’entrée dans la vie professionnelle: compétences numériques, communication, travail en équipe, résolution de problèmes, autonomie et autres life skills restent encore trop inégalement intégrées aux cursus.

Le problème n’est donc pas seulement l’absence d’emploi, mais la difficulté à transformer l’investissement éducatif en première insertion professionnelle crédible.

Les NEET en constituent la manifestation la plus préoccupante. Environ un jeune marocain de 15 à 29 ans sur trois se trouve hors emploi, hors études et hors formation. Mais cette catégorie recouvre des réalités profondément différentes: diplômés cherchant leur premier emploi, décrocheurs scolaires, jeunes femmes empêchées d’entrer sur le marché du travail, jeunes découragés après plusieurs années d’inactivité.

L’enjeu essentiel est moins de connaître seulement leur nombre que leurs trajectoires: combien de temps restent-ils NEET? Qui en sort? Grâce à quel diplôme, réseau, dispositif public, mobilité territoriale ou première expérience?

On ne peut répondre efficacement à des situations aussi différentes avec une politique uniforme.

Le diplôme sans la promesse

La démocratisation de l’accès à l’éducation constitue l’un des acquis majeurs des dernières décennies. Mais elle produit également une attente nouvelle: le diplôme devient implicitement une promesse de mobilité sociale.

Or, cette promesse n’est pas toujours tenue.

L’OCDE souligne dans son Étude économique du Maroc 2024 la coexistence d’un chômage élevé chez les jeunes diplômés, de pénuries de certaines compétences et d’une sous-utilisation du capital humain disponible. Certains diplômés occupent des emplois sans rapport avec leur formation ou en dessous de leur niveau de qualification tandis que certaines entreprises ne trouvent pas les profils dont elles ont besoin.

Le problème touche également la formation professionnelle, pourtant conçue pour répondre plus directement à la demande des entreprises.

L’enjeu n’est donc plus seulement de former davantage, mais de mieux articuler universités, instituts de formation et monde économique: curricula construits davantage avec les employeurs, orientation professionnelle réelle, compétences transversales et indicateurs mesurant non seulement le nombre de diplômés, mais leur insertion.

Le décalage entre investissement éducatif, aspirations professionnelles et rendement effectif du diplôme constitue ainsi un facteur majeur de frustration.

Avoir un emploi ne signifie pas pouvoir construire une vie

Une deuxième erreur consiste à opposer simplement emploi et chômage.

Un emploi peut être informel, mal rémunéré, instable et offrir peu de possibilités de progression. Mais même dans le secteur formel, un jeune peut travailler tout en restant durablement incapable d’accéder au logement, d’épargner ou de construire un projet familial.

Le problème n’est donc pas seulement d’avoir un emploi, mais de disposer d’un emploi suffisamment productif et rémunérateur pour permettre une trajectoire.

C’est ici que la qualité de l’emploi rejoint la question de l’autonomie.

Un jeune ne cherche pas seulement un salaire. Il cherche les moyens de disposer de son propre logement, de se déplacer, de consommer, éventuellement d’aider ses parents, de se marier s’il le souhaite, de fonder une famille et d’acquérir une indépendance sociale.

Or, cette transition vers l’âge adulte est retardée pour une partie importante de la jeunesse.

On peut être statistiquement «en emploi» tout en demeurant économiquement dépendant de ses parents et incapable d’envisager une vie autonome.

Ce qui apparaît dans les statistiques comme un problème d’emploi peut donc être vécu par le jeune comme un retard dans l’accès à l’âge adulte.

La migration prend alors une signification différente. Elle n’est plus seulement un moyen de gagner davantage; elle peut apparaître comme une voie plus rapide vers l’autonomie.

Le ménage compte autant que l’individu

L’aspiration migratoire ne se forme pas dans le vide. Le jeune appartient à un ménage.

Revenu familial, logement, capacité d’épargne, chômage des autres membres de la famille, coût de l’alimentation, transport et charges quotidiennes déterminent en partie les possibilités dont il dispose.

Même lorsqu’il travaille, un jeune peut devoir contribuer aux dépenses du ménage ou rester dépendant de celui-ci faute de revenus suffisants.

Les enquêtes du HCP sur la conjoncture et le niveau de vie des ménages, les travaux de la Banque mondiale sur la pauvreté, l’inflation et la vulnérabilité, ainsi que les enquêtes d’Arab Barometer permettent de mettre en relation les conditions objectives et les perceptions.

«La privation devient alors relative: non plus seulement «je n’ai pas», mais «je ne peux pas atteindre ce à quoi j’aspire».»

—  Lahcen Haddad

Une distinction est toutefois essentielle: ce n’est pas seulement le taux d’inflation du moment qui importe, mais l’effet cumulé de la hausse des prix sur le pouvoir d’achat et le revenu réel des ménages.

Ces pressions ne provoquent évidemment pas mécaniquement la migration. Elles peuvent cependant accroître son attractivité lorsqu’elles se combinent avec un emploi insuffisant, une mobilité professionnelle lente et une autonomie retardée.

Le lieu où l’on naît compte encore

La jeunesse marocaine ne constitue pas une population homogène.

Les possibilités diffèrent selon le milieu rural ou urbain, la région, le sexe, le niveau d’éducation, le revenu familial, la proximité des grands pôles économiques, l’accès à la formation, au numérique et au transport.

Il existe ainsi une véritable géographie des opportunités.

Pour certains jeunes, la première migration nécessaire pour accéder aux études ou à l’emploi est déjà une migration interne vers Casablanca, Rabat, Tanger ou une autre grande ville.

À ces disparités s’ajoute la pression climatique. Sécheresse, raréfaction de l’eau et fragilisation de certaines activités agricoles peuvent réduire davantage les perspectives économiques de territoires déjà vulnérables.

Mais il faut éviter tout déterminisme. Sécheresse et disparités territoriales ne produisent pas automatiquement une volonté d’émigrer. Leur effet dépend du niveau d’éducation, des revenus du ménage, de la situation professionnelle de la famille, des réseaux migratoires et des possibilités de mobilité interne.

Il faut également prendre en compte l’existence locale d’une infrastructure migratoire: réseaux familiaux à l’étranger, anciens migrants, passeurs, informations sur les itinéraires et proximité des routes de départ.

Deux jeunes ayant des caractéristiques économiques proches peuvent ainsi avoir des comportements migratoires très différents selon les réseaux et le territoire dans lesquels ils évoluent.

Cela impose de distinguer trois choses: aspiration à migrer, capacité à migrer et passage à l’acte.

Le mécanisme central: l’écart entre aspirations et opportunités

Tous les facteurs précédents identifient des contraintes. Mais ils n’expliquent pas pourquoi deux jeunes confrontés à des difficultés semblables peuvent faire des choix différents.

C’est ici qu’intervient le mécanisme central de l’analyse: l’écart entre les aspirations et les possibilités perçues de les réaliser — l’aspiration-opportunity gap.

La relation entre développement et migration n’est pas linéaire.

Le développement élève le niveau d’éducation, accroît les revenus, diffuse l’information, développe les réseaux internationaux et élargit les horizons. Il augmente donc à la fois les aspirations et, pour certains, la capacité de migrer.

Pour vouloir partir, il faut pouvoir imaginer un ailleurs. Pour pouvoir partir, il faut généralement disposer d’un minimum de ressources, d’informations, de relations ou de compétences.

C’est pourquoi les plus pauvres ne sont pas nécessairement les plus mobiles. L’extrême pauvreté peut au contraire empêcher la migration faute de moyens.

Cette observation est particulièrement importante au Maroc.

La réduction de la pauvreté a permis à de nombreux ménages d’améliorer leur situation sans nécessairement les faire entrer dans une classe moyenne économiquement sécurisée. Il existe entre pauvreté et classe moyenne consolidée une large zone de vulnérabilité: ménages ayant amélioré leurs conditions de vie, mais toujours exposés au chômage, à l’inflation ou à une dépense imprévue.

Or, sortir de la pauvreté transforme également les attentes.

Une famille ayant investi dans l’éducation de ses enfants n’attend plus seulement d’eux qu’ils disposent d’un revenu minimum. Elle espère un emploi correspondant à leur qualification, une progression professionnelle, un logement, une capacité d’épargne et un meilleur statut social.

Le développement crée donc des capacités nouvelles, mais aussi des aspirations nouvelles.

Lorsque les secondes progressent plus rapidement que les premières, la frustration relative augmente.

Un jeune peut vivre objectivement mieux que ses parents et être pourtant davantage frustré s’il considère que sa trajectoire ne correspond ni à son diplôme ni à ce qu’il pense pouvoir légitimement atteindre.

La comparaison ne se fait d’ailleurs plus seulement avec le voisin ou la génération précédente. Elle se fait avec les amis installés en Europe, les membres de la diaspora et les trajectoires de réussite visibles quotidiennement sur les réseaux sociaux.

La privation devient alors relative: non plus seulement «je n’ai pas», mais «je ne peux pas atteindre ce à quoi j’aspire».

C’est ici qu’une question résume une grande partie du problème:

Est-ce que je pense pouvoir construire ici, par les voies ordinaires, la vie à laquelle j’aspire?

Afrobarometer offre à cet égard un résultat particulièrement révélateur. Une majorité de jeunes peut considérer favorablement l’orientation générale du Maroc tout en continuant à envisager l’émigration.

Autrement dit: un jeune peut penser que le Maroc progresse sans avoir le sentiment que lui-même progresse suffisamment.

La migration peut alors apparaître non comme un rejet du pays, mais comme une autre voie de mobilité sociale.

De l’aspiration au passage à l’acte: Ceuta comme révélateur

Cette distinction permet enfin de revenir à Ceuta.

La crise du 30 juillet 2026 n’a vraisemblablement pas créé l’aspiration à émigrer. Les enquêtes réalisées bien auparavant montrent que celle-ci existait déjà à grande échelle.

Un événement exceptionnel peut cependant transformer une aspiration latente en possibilité perçue d’action.

Un jeune peut souhaiter partir pendant des années sans jamais le tenter. Mais une information — exacte, déformée ou fausse — laissant penser qu’une voie s’est ouverte, que d’autres ont réussi ou que le risque d’interception a diminué peut modifier brutalement son calcul.

Les réseaux sociaux et interpersonnels peuvent alors accélérer la diffusion de cette perception et produire un puissant effet d’entraînement.

Il faut donc distinguer les causes qui expliquent pourquoi un jeune souhaite partir de celles qui expliquent pourquoi il décide de partir ce jour-là, par cette route-là et avec des milliers d’autres personnes.

Une étude des personnes ayant tenté le passage à Ceuta serait, à cet égard, extrêmement instructive: niveau d’éducation, emploi antérieur, revenu familial, région d’origine, réseaux à l’étranger, sources d’information et parcours migratoire permettraient de tester beaucoup des hypothèses avancées ici.

Un défi de transmission

Le paradoxe marocain n’est finalement qu’apparent.

La transformation économique du pays est réelle, mais ses bénéfices ne se transmettent pas avec la même rapidité ni la même intensité en emplois de qualité, autonomie et mobilité sociale pour toutes les catégories de jeunes.

Dans le même temps, cette transformation élève leur niveau d’éducation, leur accès à l’information, leurs attentes et leur capacité à comparer leur trajectoire avec d’autres possibles.

L’enjeu n’est donc pas simplement de produire davantage de croissance. Il est de mieux transmettre cette croissance en opportunités individuelles crédibles: premier emploi, progression professionnelle, logement, mobilité territoriale et sociale, autonomie.

Le désir de migrer n’est pas nécessairement le signe d’une société immobile ou d’un développement en échec.

Il peut aussi être le produit d’une société qui avance rapidement lorsque les aspirations progressent encore plus vite que les possibilités individuelles de les réaliser.

Par Lahcen Haddad
Le 13/08/2026 à 10h25