Ils sont quatre millions. Des jeunes. Sans éducation. Sans travail et surtout sans envie d’en trouver. Ils sont désœuvrés, souvent pris en charge par leurs familles. Qu’est-ce qu’ils font? Ils attendent, qui un miracle, qui une traversée pour l’Europe, qui de l’argent facile tombé du ciel.
Le gouvernement les connaît depuis le dernier recensement. On en parle et tout le monde s’accorde sur le constat: que faire? C’est un chantier qui, pris au sérieux, nécessiterait des milliards pour donner à ces jeunes gens une volonté de s’en sortir et de se mettre au travail, lequel ne manque pas dans plusieurs secteurs de la société.
Les solutions existent et le mieux serait de les rechercher avec eux. Les responsabiliser et leur faire sentir que le pays tient à eux et à leur sauvetage. Car il s’agit d’une opération d’envergure consistant à sauver une jeunesse égarée, empêtrée dans des rêves et fantasmes sans issue. Addicts aux réseaux sociaux, certains se font tout un cinéma.
J’ai écouté quelques discours d’hommes politiques se présentant aux législatives. À ma connaissance, pas un mot sur cette réalité douloureuse.
Il est temps que l’État s’en occupe sachant que tôt ou tard, ces quatre millions de jeunes citoyens constitueront une bombe à retardement.
Le point essentiel, point noir à la base de cette situation, est l’état de l’éducation. Le dernier classement opéré par Pisa est très inquiétant.
Chaque année, lorsque l’OCDE publie les résultats de son enquête «Pisa» sur le niveau scolaire des pays, je commence la lecture par la fin, par le bas, là où notre pays est souvent cité. Je ne parle pas de la France, classée 27ème, ce qui est une dégringolade inquiétante.
La Chine, Singapour et le Japon arrivent en tête. Comme d’habitude.
Pourquoi? Parce que simplement ces pays ont donné la priorité à l’éducation et ont tout fait pour atteindre le niveau d’excellence.
Que se passe-t-il chez nous?
L’état de l’éducation publique est préoccupant. Cela nous le savons depuis longtemps, d’où l’émergence de plus en plus d’écoles privées payantes. C’est un peu le même système que dans le domaine de la santé.
Je connais des familles très modestes qui préfèrent se priver de pas mal de choses afin d’assurer à leurs enfants une éducation privée, pensant à tort ou à raison, que ce sera meilleur que l’école publique.
«Il y a, qu’on le veuille ou non, deux Maroc, l’un progresse, l’autre régresse et stagne»
Voici ce que nous apprend cette enquête qui concerne les élèves de 15 ans:
«L’enquête, qui a sollicité un échantillon représentatif de 6.978 élèves répartis dans 179 établissements, met en lumière un système éducatif sous pression, mais porté par une dynamique d’intégration sans précédent», indique le quotidien L’Economiste dans son édition du mercredi 9 septembre. Le Maroc se positionne nettement en dessous des moyennes internationales, occupant le 82ème rang sur 91 pays en sciences, avec 358 points, le 79ème en mathématiques, avec 355 points, et le 86ème en lecture, avec 321 points, enregistrant ainsi un recul s’échelonnant de 7 à 18 points selon les disciplines depuis 2022.
Les chiffres sont parlants. Nous sommes en bas de l’échelle. Il est évident qu’il existe des lycées d’excellence qui fournissent chaque année un nombre important d’élèves de très haut niveau. L’an dernier plus de quarante élèves sont sortis de l’École polytechnique de Paris. Ce n’est pas le cas des autres pays.
Mais ça, c’est le résultat d’une politique menée par les lycées d’excellence, au nombre limité, qui préparent les meilleurs éléments du pays à briller parmi l’élite mondiale. Cela concerne une minorité.
Ce système exceptionnel devrait se généraliser. Le Maroc en a les moyens.
Le budget de l’éducation nationale est l’un des plus élevés. Pourtant, les résultats ne sont pas à la hauteur. Le niveau de l’enseignement ne cesse de baisser. Toutes les familles le savent et en parlent.
Le Maroc vit une situation paradoxale: d’un côté, il progresse et réussit dans des domaines importants; de l’autre, il néglige de soigner une malade: l’école publique.
Quels que soient les efforts consentis par les divers gouvernements, ce secteur reste le plus préoccupant. Il est impossible de convaincre des parents que l’école publique est de bonne qualité. Du coup, le moral des enseignants se fait sentir dans leur comportement professionnel.
Il y a, qu’on le veuille ou non, deux Maroc, l’un progresse, l’autre régresse et stagne. Ces deux sociétés sont de plus en plus éloignées. La pauvreté est manifeste. En même temps, le pouvoir d’achat des citoyens est de plus en plus faible. La cherté de la vie est scandaleuse.
Un Maroc à deux vitesses est inadmissible. Sa Majesté l’a dit. Mais l’économie libérale et sauvage persévère et ignore l’appauvrissement de centaines de milliers de familles qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts.
À ce constat, il faut ajouter le cas des quatre millions –10% de la population– qui attendent.
Une bombe dont la mèche est éteinte pour l’instant, mais qui pourrait exploser à n’importe quel moment.
Si nous sommes placés vers le bas de l’échelle Pisa, n’accusons ni l’étranger ni une fatalité stupide. Nous sommes les seuls responsables de ce résultat désastreux. Il est urgent de prendre le sujet de l’éducation au sérieux et de tout concentrer sur son mal afin de le sortir du marasme qui nous fait mal et honte. Pour cela, une nouvelle politique, rationnelle, technique, moralement préparée est à trouver. Comme dit notre ami Jamal Belahrach dans sa chronique du 9 septembre dans Le360, «l’éducation a besoin d’une politique d’État et non d’une politique de gouvernement».
Nous ne manquons pas de cerveaux de très haute qualité. Faisons du chantier de l’éducation une priorité absolue qui engage tous les secteurs de la société. Sinon, la dernière place du prochain Pisa sera la nôtre.




