Des salaires et des questions

Tahar Ben Jelloun.

ChroniqueLors de la séance annuelle au cours de laquelle le Wali de Bank Al-Maghrib présente à Sa Majesté le rapport annuel de l’institution pour 2025, un chiffre a retenu mon attention: 13%. C’est le taux de chômage dans le pays. Que fait-on pour y remédier?

Le 27/07/2026 à 11h00

Je n’entends pas de discours de la part des responsables politiques ni des parlementaires à propos de ce fléau qui frappe le pays depuis longtemps. Pourtant, il serait possible de mieux s’organiser pour permettre au plus grand nombre de personnes en âge de travailler de trouver un emploi. Des entrepreneurs se plaignent de la difficulté à recruter du personnel.

Apparemment, personne à ma connaissance ne s’en préoccupe. Cela frappe la jeunesse en particulier.

Par principe, je refuse de fermer les yeux face à des situations inconvenantes et désagréables. Je veux savoir. Pas question d’être indifférent et de se dire: «C’est ainsi, on n’y pourra rien».

Dernièrement, j’ai connu un jeune homme, chauffeur de son métier, 23 ans, sérieux, déterminé à bien faire son travail. Il était employé par une société de location de véhicules. Appelons-le Yassine. Bac plus deux ans en informatique.

J’ai remarqué qu’il travaillait tout le temps, son patron l’estimant pour sa ponctualité, son efficacité et le fait qu’il ne se plaint pas, même lorsqu’il travaille plus de douze heures par jour.

Le voyant travailler sans se plaindre, j’ai eu la curiosité de lui demander le montant de son salaire mensuel.

Il me répond: «Le SMIG. 3.422 DH brut».

Apparemment, il est mal payé, très mal.

Je me renseigne autour de moi. Tel est le salaire que des patrons acceptent de payer. Vis-à-vis de la loi, ils sont en règle, mais vis-à-vis de la morale, ils sont au plus bas de l’échelle.

Comment vivre aujourd’hui avec cette somme dans une ville comme Casa ou, pire, Tanger où les prix ne cessent d’augmenter?

On ne vit pas. On habite chez les parents qui, quand ils ont les moyens, aident leur fils ou leur fille. Cette solidarité naturelle cache en fait l’état réel de l’économie des gens modestes voire pauvres.

«Une enquête récente révèle que les jeunes Marocains se marient de moins en moins ou fondent une famille de plus en plus tard. La raison tient à des salaires si bas que tout projet de vie relève de l’impossible.»

—  Tahar Ben Jelloun

L’économie libérale bat son plein dans notre si cher pays. Libérale et sauvage. Sans pitié.

Prenons le cas de certains restaurants et hôtels: ils pratiquent de plus en plus, et sans vergogne, des prix dignes de Paris (le service en moins, souvent déplorable). Exemple: un plat de pâtes à l’huile d’olive est facturé 190 DH dans un restaurant de standing moyen. Un filet de bœuf coûte 290 DH et une salade en entrée, 110 DH. À deux, l’addition avoisine ainsi les 800 DH. Nous sommes pourtant dans un pays où le pouvoir d’achat est l’un des plus faibles.

Alors on se tourne vers l’informel. On se prive de certaines choses, trop chères, et on se contente de légumes et de quelques fruits de saison.

Ce que je décris là, est un exemple parmi tant d’autres. Un patron est capable de dépenser un demi-million de DH pour une soirée anniversaire de sa fille tout en payant le personnel qui sert avec si peu d’argent. Ni honte ni regrets. Absence de valeurs. On exploite les démunis et on s’enrichit.

Ou bien les gens sont cyniques. Ou bien ils ne réfléchissent pas. Ils sont indifférents au sort de leurs compatriotes que le hasard n’a pas favorisés.

Je crois simplement que nous avons pris l’habitude de maltraiter ceux qui travaillent pour nous rendre la vie confortable. Que nous ne pensons pas à leur vie et à leurs problèmes. Égoïsme, fatalisme et indifférence.

Avant, il y avait des syndicats qui se battaient pour les droits des travailleurs.

Aujourd’hui, chacun pour soi et c’est le désordre, la corruption, le manque de patriotisme.

Entre-temps, j’ai appris que Yassine a été licencié par son patron. Il avait osé protester contre les conditions de travail.

Une enquête récente révèle que les jeunes Marocains se marient de moins en moins ou fondent une famille de plus en plus tard. La raison tient à des salaires si bas que tout projet de vie relève de l’impossible.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 27/07/2026 à 11h00