PISA 2025: l’école ne peut plus être l’otage des dogmes et du temps politique

Jamal Belahrach.

Jamal Belahrach.

TribuneUn mandat dure cinq ans. Le destin d’un enfant se joue sur vingt ans. Le temps politique peut attendre une élection. L’éducation a besoin d’une politique d’État et non d’une politique de gouvernement. Le temps d’un enfant, lui, ne revient jamais.

Le 09/09/2026 à 09h02

Les résultats de PISA 2025 ne sont ni une surprise, ni un simple mauvais classement international. Ils sont une alerte nationale. Avec 358 points en sciences, 355 en mathématiques et 321 en compréhension de l’écrit, les élèves marocains de 15 ans restent très loin des moyennes de l’OCDE. Plus grave encore, près des trois quarts d’entre eux n’atteignent pas le niveau minimal de maîtrise dans les trois domaines fondamentaux. En lecture, l’immense majorité demeure sous le seuil de compétence de base. Ces chiffres ne parlent pas seulement de l’école: ils parlent de notre avenir collectif.

L’heure est vraiment grave, très grave.

On peut rappeler les progrès réalisés dans l’accès à l’école. On peut invoquer les réalités sociales, territoriales, linguistiques et économiques du pays. On peut saluer l’engagement de nombreux enseignants, directeurs, parents et acteurs associatifs qui tiennent l’école à bout de bras. Mais aucune de ces nuances ne doit édulcorer le diagnostic: le Maroc fait face à une crise profonde des apprentissages.

Une nation ne prépare pas son avenir avec une école qui laisse une majorité de ses adolescents en difficulté de lecture, de raisonnement et de résolution de problèmes. Elle ne bâtit pas une économie de la connaissance, une industrie compétitive, une souveraineté numérique ou une ambition technologique sur des fondations aussi fragiles. Elle ne peut pas promettre l’égalité des chances lorsque la qualité réelle des apprentissages dépend encore du lieu de naissance, du niveau d’instruction des parents, des ressources familiales ou du territoire.

PISA 2025 pose donc une question décisive: quel Maroc voulons-nous construire dans dix, quinze ou vingt ans? Le pays affiche des ambitions légitimes: accélération industrielle, transition énergétique, intelligence artificielle, protection sociale, attractivité internationale, innovation. Mais aucune de ces ambitions ne pourra s’ancrer durablement si une part importante de la jeunesse quitte l’école sans maîtriser les compétences qui permettent d’apprendre, de s’adapter, de produire, de coopérer et d’exercer son esprit critique.

L’intelligence artificielle ne réparera pas une faiblesse de lecture. Le numérique ne remplacera pas le raisonnement. L’équipement ne compensera pas l’absence d’apprentissages fondamentaux.

Le piège des réformes sans transformation

Le paradoxe marocain est connu: le pays n’a pas manqué de réformes éducatives. Charte nationale, Vision stratégique, loi-cadre, feuille de route: les diagnostics se sont accumulés, les objectifs ont été formulés, les dispositifs se sont multipliés. Mais une réforme ne transforme pas l’école parce qu’elle est annoncée, financée ou inscrite dans un texte. Elle ne la transforme que lorsqu’elle change durablement ce qui se passe, chaque jour, dans chaque classe.

C’est là que se situe le nœud du problème. Trop souvent, nous avons confondu l’activité réformatrice avec la transformation effective. Nous avons produit des plans, des plateformes, des formations et des indicateurs, mais le système continue à constater l’échec trop tard: au moment de l’examen, du redoublement ou du décrochage, au lieu d’identifier les difficultés dès leur apparition et d’y répondre immédiatement.

Les fragilités accumulées au primaire deviennent ainsi, à 15 ans, des déficits massifs de compréhension, de raisonnement et de confiance. Une vision ne suffit pas: elle doit être protégée, pilotée, financée et évaluée sur la durée.

Le temps d’un enfant ne se rattrape pas

L’éducation ne supporte pas les reports. Une réforme industrielle peut être relancée, une infrastructure achevée plus tard, un investissement reprogrammé. Mais le temps perdu dans les apprentissages fondamentaux d’un enfant se récupère difficilement.

Un enfant qui ne maîtrise pas la lecture à la fin du primaire aura plus de difficulté à comprendre un énoncé de mathématiques, à apprendre les sciences, à s’informer, à argumenter, à utiliser les outils numériques avec discernement et, demain, à trouver sa place dans une économie exigeante. Lorsqu’une difficulté initiale n’est pas traitée, elle devient retard; le retard devient échec; l’échec nourrit le redoublement, l’absentéisme, le découragement et parfois l’abandon scolaire. Il ne s’agit pas seulement de résultats: il s’agit de trajectoires de vie.

Chaque cohorte qui quitte l’école sans maîtriser les fondamentaux représente une perte pour elle-même, pour sa famille, pour les entreprises, pour les territoires et pour le pays. L’égalité ne consiste donc pas à donner exactement les mêmes moyens partout. Elle consiste à donner davantage là où les difficultés s’accumulent.

Remettre l’enseignant et la classe au centre

Aucune réforme éducative ne réussira sans placer les enseignants au cœur de la solution. Ce ne sont pas les circulaires, les plateformes ou les discours qui font apprendre un enfant. C’est la qualité de la relation pédagogique, la clarté des explications, le temps consacré à l’entraînement, la capacité à comprendre les erreurs, à encourager, à différencier les apprentissages et à ne laisser aucun élève s’installer dans l’échec.

Il faut donc cesser de considérer les enseignants comme de simples exécutants. Ils doivent être reconnus comme les principaux artisans de la réussite scolaire. Cela suppose une formation initiale plus exigeante sur la lecture, l’écriture, les mathématiques et les sciences, mais aussi une formation continue utile: observation de classes, accompagnement de proximité, tutorat, échanges entre pairs, analyse des difficultés réelles des élèves et temps de préparation protégé.

Un système qui veut tout changer en même temps finit par épuiser ses acteurs et diluer ses priorités. Il faut moins de dispersion, plus de cohérence; moins d’injonctions successives, plus d’accompagnement; moins de réformes déclaratives, plus de progrès visibles dans les classes.

Sanctuariser l’éducation

À l’approche des élections, l’école doit devenir une priorité du débat public. Mais elle ne doit pas devenir l’otage du calendrier électoral. L’éducation doit être discutée démocratiquement, financée avec transparence, évaluée publiquement et conduite par des responsables élus. Elle ne peut pas, pour autant, être redéfinie au gré des alternances, des changements de ministres ou de la recherche de résultats visibles à court terme.

Un enfant qui entre aujourd’hui au préscolaire ne terminera sa scolarité obligatoire que dans plus d’une décennie. Les effets d’une politique de lecture, d’une amélioration de la formation des enseignants ou d’une lutte méthodique contre le décrochage se mesurent à l’échelle d’une génération, pas d’un mandat.

«L’intelligence artificielle ne réparera pas une faiblesse de lecture. Le numérique ne remplacera pas le raisonnement»

C’est pourquoi le Maroc doit sanctuariser l’éducation. Cela ne signifie ni figer l’école, ni la retirer du contrôle citoyen. Cela signifie garantir que ses orientations fondamentales, maîtrise de la lecture, de l’écriture et des mathématiques, préscolaire de qualité, lutte contre le redoublement et l’abandon, réduction des inégalités territoriales, valorisation du métier enseignant, évaluation régulière des acquis, deviennent un pacte national durable.

Les élections doivent décider des moyens, des responsables, des rythmes et des modalités d’exécution. Elles ne doivent pas remettre en jeu l’avenir scolaire d’une génération. Dans un pays qui aspire à la souveraineté industrielle, technologique et sociale, l’éducation ne peut pas être administrée comme un portefeuille ministériel parmi d’autres. Elle est l’infrastructure humaine de toutes les autres politiques publiques.

Passer de l’annonce à l’exécution

Le Maroc n’a pas besoin d’une énième grande réforme qui viendrait remplacer les précédentes. Il a besoin d’une discipline d’exécution maintenue pendant au moins une décennie. Cette discipline devrait reposer sur quelques priorités simples: faire des fondamentaux la priorité absolue du préscolaire et du primaire; évaluer tôt et régulièrement pour intervenir avant l’échec; substituer au redoublement une remédiation immédiate; protéger le temps réel d’apprentissage; concentrer les moyens là où les besoins sont les plus grands.

Cela exige de mesurer ce qui compte vraiment: non le nombre de dispositifs lancés, mais les progrès réels des élèves; non la quantité d’annonces, mais la qualité de l’exécution; non la conformité administrative, mais l’amélioration observable des apprentissages.

Les expériences engagées dans certaines écoles montrent qu’il est possible d’améliorer les apprentissages lorsque l’on combine pédagogie structurée, évaluation régulière, remédiation ciblée et accompagnement des enseignants. Mais leur extension ne réussira que si elle protège la qualité du modèle, évite la dilution et accepte une évaluation transparente, exigeante et indépendante.

Refuser la résignation

Les résultats de PISA 2025 doivent provoquer de l’inquiétude, de l’urgence d’agir mais pas du fatalisme. Le Maroc dispose d’enseignants engagés, de parents qui consentent d’immenses efforts, de jeunes ambitieux, de compétences pédagogiques, d’acteurs associatifs et de ressources intellectuelles capables de porter un véritable sursaut. Le pays ne manque pas de solutions. Il manque encore d’une réelle architecture d’intelligence collective, d’une continuité d’exécution, d’une priorisation sans dispersion et d’une redevabilité à la hauteur de l’enjeu.

Nous devons cesser de considérer l’échec scolaire comme une fatalité sociale, culturelle ou budgétaire. Il est le produit de choix, de priorités, de dysfonctionnements et parfois de renoncements. Ce qui a été produit par une action publique insuffisamment cohérente peut être corrigé par une action publique plus stable, plus équitable et plus exigeante.

À l’approche des élections, les partis politiques doivent s’engager non pas à inventer chacun leur propre réforme, mais à signer un pacte de continuité pour l’école marocaine. Qu’ils débattent des moyens, des méthodes et des responsabilités. Mais qu’ils cessent de remettre en concurrence, à chaque cycle électoral, le droit fondamental de chaque enfant à apprendre.

Un mandat dure cinq ans. Le destin d’un enfant se joue sur vingt ans.

Le temps politique peut attendre une élection.

L’éducation a besoin d’une politique d’État et non d’une politique de gouvernement.

Le temps d’un enfant, lui, ne revient jamais.

Par Jamal Belahrach
Le 09/09/2026 à 09h02