Il y a un mot que nous employons trop facilement et qui s’est vidé de son sens à force d’usage: le mot ami. Au premier contact, dans une réunion, dans un dîner, sur un réseau social, il suffit d’une poignée de main et d’une notoriété partagée pour qu’on vous qualifie ainsi. Puis vient l’épreuve du temps, ou plus simplement celle de la lumière qui change de direction: les téléphones qui sonnent moins souvent, les appels sans retour, ceux qui se heurtent au vide et restent lettres mortes. Ce que l’on croyait être un lien s’avère n’avoir jamais été qu’un compte, ouvert tant que le solde était favorable.
Aristote, que j’ai découvert tardivement, avait déjà tout dit sur ce point, il y a vingt-cinq siècles. En son temps, il distingua trois formes d’amitié: celle de l’utilité, celle du plaisir et celle de la vertu. Cette dernière étant, selon lui, la seule à mériter pleinement ce nom, parce qu’elle honore la présence de l’autre pour ce qu’il est et non pour ce qu’il représente.
Les deux premières formes sont fragiles par construction: elles s’effondrent dès que cessent l’utilité ou le plaisir. Ce que beaucoup vivent aujourd’hui au Maroc comme une trahison personnelle n’est, à cette lumière, que la loi naturelle d’un lien qui n’a jamais été de nature vertueuse. La déception ne vient pas d’un manquement moral d’autrui, elle vient d’une confusion des catégories.
Mais il y a une différence entre comprendre ce mécanisme et l’accepter comme horizon collectif. Car derrière cette question individuelle se cache un enjeu de société. Un pays comme le Maroc, où le lien social se structure massivement autour de la notoriété, du statut et de l’utilité immédiate, où se construit l’entre-soi, est un pays qui peine à faire société au sens plein, celui où l’on se doit les uns aux autres au-delà de ce que l’on peut en tirer.
En ce qui me concerne, vingt-huit années d’engagement m’ont appris à observer ce phénomène de l’intérieur, dans des cercles où l’on cultive volontiers l’entre-soi, où le patriotisme se limite parfois à une posture de circonstance, et où la fidélité ne survit pas à l’absence de projecteurs. C’est triste.
Kafka disait que la vie en société exigeait le port d’un masque, une fiction acceptée par la majorité, un jeu de rôles nécessaire à la coexistence. Celui qui refuse de le porter s’expose à la marginalité, mais gagne en échange une forme de vérité, d’authenticité avec lui-même. Ne pas porter ce masque, ici, n’est pas une posture héroïque, c’est un choix qui a un prix: la solitude. Bien que je l’aie vécu, et continue de le vivre, je persiste à croire que ce prix vaut mieux que la fausse monnaie d’un cercle qui applaudit une constance qu’il n’est pas prêt à imiter. On ne doit pas se nourrir des «tbarkallah alik» de circonstance, même s’ils flattent l’ego qui, finalement, est notre principal ennemi.
Il y a pourtant une reconnaissance qui ne trompe jamais, celle qui ne demande rien en retour, qui ne se retire pas quand la lumière change de camp. Elle est rare. Elle vient parfois d’institutions plutôt que d’individus, d’un lecteur anonyme plutôt que d’un pair, d’une seule personne qui a su franchir la distance que d’autres entretiennent. Elle suffit, à condition de ne pas la confondre avec l’autre, celle qui se mesure en nombre d’appels reçus.
La véritable amitié échappe à toute justification rationnelle. En effet, le lien transactionnel est banni, car il ne pourra jamais offrir l’absence de calcul, la gratuité du choix. C’est peut-être là que se loge la vraie question pour notre société: non pas comment multiplier les amitiés, mais comment retrouver, collectivement, la capacité de nouer des liens qui ne se justifient que par la présence de l’autre?
Nous ne referons pas la nature humaine, ni celle d’un pays, en un été. Mais nommer les choses, refuser de les euphémiser sous le mot amitié quand elles ne sont qu’échange d’intérêts, c’est déjà un premier acte de lucidité et peut-être, à terme, de reconstruction. Le Maroc que j’aime et pour lequel j’ai beaucoup d’ambitions a besoin de moins de masques et de plus de vérité, d’authenticité entre ses enfants. C’est un combat de longue haleine. Je continue de le mener, sans masque, en l’assumant comme un choix, non comme une défaite.
Je vous souhaite de bonnes vacances.




