Il y a 28 ans, quand j’ai commencé à travailler sur le capital humain au Maroc, on parlait déjà de jeunesse, d’emploi, d’avenir. On organisait des colloques. On publiait des rapports. On promettait des réformes. Et pendant que nous parlions, le pays a construit, brique par brique, l’une des plus grandes crises silencieuses de son histoire contemporaine.
Aujourd’hui, en 2026, un rapport de l’Organisation Internationale du Travail vient de poser sur la table ce que beaucoup savaient sans vouloir le nommer: 2,9 millions de jeunes Marocains âgés de 15 à 29 ans ne sont ni en emploi, ni en éducation, ni en formation.
Un jeune sur trois. Hors système. Hors radar. Hors espoir. Autant dire que c’est le sacrifice de générations…
Ce n’est pas une statistique. C’est une fracture nationale.
Ce que le terrain m’a appris
J’ai recruté, formé, accompagné des dizaines de milliers de jeunes Marocains. J’ai vu des diplômés errer pendant des années sans trouver de porte d’entrée.. J’ai vu des jeunes femmes brillantes disparaître du marché du travail au lendemain de leur mariage, non par choix, mais par absence d’alternative. J’ai vu des territoires entiers produire, presque mécaniquement, de la frustration: des jeunes formés par le système éducatif, rejetés par le marché du travail et laissés sans accompagnement.
Ce que le rapport de l’OIT confirme aujourd’hui avec une rigueur scientifique incontestable, je l’ai vécu de l’intérieur: ce n’est pas une crise conjoncturelle. C’est une faillite systémique.
Un taux de 33,6% en 2023, quasiment identique à celui de 2022, même en période de reprise économique. Cela veut dire une chose et une seule: la croissance seule ne résoudra rien. C’est le système qui est à revoir entièrement.
Trois fractures, un seul verdict
Le rapport révèle trois lignes de faille que notre société refuse de regarder en face.
La première est celle du genre et elle mérite qu’on s’y arrête longuement, parce que c’est là que se joue l’avenir économique de notre pays tout entier.
Près d’une jeune femme sur deux (49,2%) est en situation de NEET. Trois fois plus exposée que les hommes. Mais ce chiffre, aussi alarmant soit-il, ne dit pas tout. Il faut le replacer dans un tableau plus large, et plus accablant encore.
Au Maroc, le taux d’activité des femmes plafonne à environ 18%. Dix-huit pour cent. C’est l’un des taux les plus bas au monde, et de loin le plus bas de la région. Cela signifie que sur dix femmes en âge de travailler, à peine deux participent à la vie économique du pays comme salariées, comme entrepreneures, comme actives au sens large. Les huit autres sont statistiquement invisibles, absentes d’une économie qui, pourtant, a besoin d’elles.
Et quand on regarde le taux d’emploi féminin, la réalité est tout aussi brutale. Non seulement les femmes participent peu, mais parmi celles qui participent, une large part se trouve dans des emplois précaires, informels, sous-rémunérés, loin des standards d’un travail décent au sens où l’OIT l’entend.
Ce n’est pas une question culturelle qu’on peut mettre de côté le temps d’une campagne électorale. C’est un handicap macroéconomique majeur. Tous les modèles de développement le montrent: aucun pays n’a atteint un niveau de croissance inclusive durable avec un taux d’activité féminin aussi faible. Le Maroc se prive délibérément, par inertie, par conformisme, par absence de volonté politique, de la moitié de son capital humain.
Pourquoi? Le rapport de l’OIT le documente avec précision. Le mariage agit comme un point de bascule quasi-définitif: être mariée augmente de 32,8 points la probabilité d’être NEET. La présence de jeunes enfants renforce ce retrait. L’absence de solutions de garde accessibles le verrouille. Et le faible niveau d’instruction — 58% des femmes inactives n’ayant pas dépassé le primaire — referme la dernière porte.
C’est un cercle vicieux d’une cohérence terrifiante: pas d’éducation, pas d’emploi, pas d’autonomie, pas de modèle pour la génération suivante. Et le cycle recommence.
«Les discours sur l’égalité ne suffisent plus si le taux d’activité féminin reste atone. À 18%, ce n’est pas un indicateur que l’on commente, mais un niveau que l’on corrige. Cela suppose des dispositifs concrets: des structures de garde accessibles, un Code du travail adapté, des formations qualifiantes en phase avec les réalités locales.»
— Jamal Belahrach
18% de taux d’activité féminine en 2025, dans un pays qui ambitionne d’accueillir la Coupe du Monde et de rejoindre les économies émergentes de premier plan, c’est une contradiction que nous n’avons plus le droit d’accepter.
La deuxième fracture est celle du diplôme qui ne mène nulle part. Le rapport révèle un paradoxe brutal: les jeunes diplômés de la formation professionnelle sont surreprésentés parmi les chômeurs de longue durée. Nous avons construit un système qui fabrique des certifications sans fabriquer des débouchés. Nous avons dit à ces jeunes «étudie, et tu réussiras» — et nous nous sommes trompés. Non par malveillance, mais par une déconnexion profonde entre notre système de formation et les besoins réels de l’économie d’aujourd’hui, et plus encore de celle de demain.
La troisième fracture est territoriale. Béni Mellal-Khénifra affiche un taux de 39,7%, l’Oriental 37,6% et Tanger 28,1%. Un même pays, mais des trajectoires radicalement différentes selon le territoire. Dans certaines régions, être jeune rime structurellement avec exclusion. Il ne s’agit pas d’une fatalité géographique, mais du résultat de décennies de sous-investissement territorialisé.
Sa Majesté a parlé de Maroc à deux vitesses qu’il juge inacceptable et nous avons le devoir d’agir et vite pour répondre à cette orientation.
Trois fractures. Un seul verdict: le contrat social marocain doit être revisité en urgence.
Nous entrons bientôt en campagne législative. Les partis vont défiler, promettre, séduire. Ils parleront de croissance, de stabilité, de souveraineté. Certains parleront peut-être de jeunesse avec les bons mots mais sans s’attaquer aux maux.
Nous devons aujourd’hui leur poser une question simple, publiquement, sans détour:
Qu’allez-vous faire des 2,9 millions de jeunes que le Maroc a perdus?
Pas dans vos programmes en page 47. Pas dans un comité consultatif de plus. En priorité numéro un. En ligne budgétaire dédiée. En réforme courageuse du système éducatif et de la formation professionnelle. En politique réelle et mesurable d’activation économique des femmes avec des objectifs chiffrés, des échéances, des indicateurs de résultat. En stratégie territoriale qui ne laisse pas des régions entières mourir à petit feu.
Sur la question des femmes, l’exigence doit être encore plus forte. Les discours sur l’égalité ne suffisent plus si le taux d’activité féminin reste atone. À 18%, ce n’est pas un indicateur que l’on commente, mais un niveau que l’on corrige. Cela suppose des dispositifs concrets: des structures de garde accessibles, un Code du travail adapté, des formations qualifiantes en phase avec les réalités locales.
Avec une fiscalité incitative pour les entreprises qui recrutent et retiennent les femmes. Avec une révolution culturelle portée par les institutions elles-mêmes.
Les promesses ne suffisent plus. Parce que ce qui est en jeu n’est pas électoral. C’est existentiel
Ce que ce moment signifie pour notre pays
Le Maroc a une chance historique. Un momentum exceptionnel, un dividende démographique qui ne durera pas éternellement. Une jeunesse qui, malgré tout, garde une énergie et une créativité remarquables. Un Nouveau Modèle de Développement qui a posé les bons diagnostics. Mais entre le diagnostic et l’action, il y a un gouffre que la politique seule peut combler, si elle en a le courage.
Je plaide pour un leadership authentique et patriote au service d’un nouveau contrat social. Non pas comme exercice intellectuel, mais comme urgence nationale. Parce que les sociétés qui laissent une génération entière sur le bord de la route ne le font pas impunément. La cohésion sociale se fragmente. La confiance dans les institutions s’effondre. Et un jour, la facture arrive sous des formes que personne ne souhaite.
2,9 millions de jeunes invisibles. 18% de femmes actives. Des régions entières en décrochage. Ce sont 2,9 millions de raisons et bien plus encore de changer radicalement de cap.
Faisons en sorte que ces futures élections servent à une réelle prise de conscience de l’urgence capitale de ce dont nous parlons.
Ce débat ne peut plus attendre la prochaine législature. Il ne peut plus attendre le prochain rapport. Il commence maintenant et il commence ici. Et surtout, c’est une responsabilité collective car, ici, la couleur politique ne compte pas.




