Il y a des moments où le sport cesse d’être un jeu pour devenir un miroir. Un miroir tendu à toute une nation, qui lui renvoie une image qu’elle avait parfois refusé de regarder en face. Ce Mondial 2026, disputé sur les terres américaines, est de ceux-là. Le Maroc y écrit une histoire inédite, et cette histoire porte un nom que l’on a trop longtemps hésité à prononcer avec fierté: celui de sa diaspora. L’équipe est composée de plus de 80% de binationaux.
Une maturité qui ne doit rien au hasard
Depuis le Qatar 2022, quelque chose a changé dans la manière dont le Maroc se pense, se joue et se gagne. Sous la conduite de Walid Regragui, les Lions de l’Atlas avaient offert au continent africain sa première demi-finale mondiale, un exploit qui avait bouleversé les hiérarchies établies. Ce n’était pas un coup d’éclat isolé: c’était le début d’un cycle.
Aujourd’hui, aux États-Unis, ce cycle se poursuit et se transforme sous l’impulsion de Mohamed Ouahbi, figure singulière et attachante, formé loin des projecteurs dans les centres de jeunes d’Anderlecht, avant de conduire les Lionceaux à un premier titre mondial U20 puis de reprendre les rênes de l’équipe A. Lui-même est l’enfant de cette double appartenance que l’on a si souvent regardée avec méfiance, avec dédain: né en Belgique, de racines marocaines, il incarne à sa manière ce que cette tribune veut célébrer.
Car ce que l’on observe sur les pelouses américaines n’est pas seulement une équipe qui gagne en maturité tactique. C’est un pays qui gagne en maturité tout court, dans sa manière d’accueillir, d’intégrer et de reconnaître les siens, même quand ils sont nés ailleurs, même quand ils ont grandi ailleurs, même quand ils ne parlent pas toujours parfaitement la langue de leurs ancêtres.
Une vision royale, un pilotage d’exception
Rien de tout cela n’aurait été possible sans une vision de long terme et un pilotage à la hauteur de l’ambition. Ces résultats historiques ne sont pas tombés du ciel: ils sont l’aboutissement d’investissements structurants dans la formation, les infrastructures et l’encadrement du football national, portés par les orientations de Sa Majesté le Roi, qui a fait du sport un véritable levier de rayonnement et de cohésion nationale. Le Complexe Mohammed VI de football, les centres de formation, l’accompagnement des jeunes talents, la capacité à détecter et à convaincre des joueurs binationaux de rejoindre les Lions de l’Atlas: rien de cela ne se décrète, tout cela se construit, patiemment, avec des moyens et une constance rare.
Dans cette architecture, le rôle du président de la Fédération Royale Marocaine de Football, Faouzi Lekjaa, mérite d’être salué. Son investissement personnel dans chaque dossier, qu’il s’agisse du choix des sélectionneurs, du suivi des joueurs évoluant à l’étranger ou de la bataille, parfois juridique, pour permettre à certains talents de revêtir le maillot national témoigne d’une exigence de résultat rarement égalée. Mais au-delà des chiffres et des trophées, c’est peut-être la relation de confiance qu’il a su tisser avec les joueurs, y compris et surtout ceux de la diaspora, qui constitue sa réussite la plus décisive. Cette confiance-là ne s’achète pas: elle se gagne, match après match, décision après décision, en traitant chaque joueur, qu’il ait grandi à Casablanca ou à Bruxelles, avec la même considération et la même exigence. C’est cette confiance qui a permis à des générations entières de binationaux de choisir le Maroc avec fierté, et non par dépit ou cupidité.
Le procès qu’il faut enfin refermer
Pendant des années, les joueurs binationaux ont porté un fardeau que leurs coéquipiers nés et grandis au Maroc n’ont jamais eu à porter: celui du soupçon. On leur a demandé, souvent sans le dire ouvertement, de prouver leur amour du pays. On les a jugés sur leur accent, sur leur maîtrise de l’arabe ou du darija, sur leur capacité à réciter l’hymne sans hésiter. On a fait de leur double culture une faiblesse, alors qu’elle est une richesse. On leur a fait, en somme, un procès en patriotisme comme si l’on pouvait mesurer l’amour d’une terre au nombre de mots que l’on sait prononcer dans sa langue, et non à la force avec laquelle on la porte dans son cœur.
Ce procès, il est temps de le refermer. Et si l’on veut des preuves, elles existent, chiffrées, tangibles, et elles parlent plus fort que n’importe quelle polémique de vestiaire ou de plateau télévisé.
Une fidélité qui se compte en milliards et qui se vit chaque jour
En 2025, les transferts de fonds des Marocains résidant à l’étranger ont dépassé les 122 milliards de dirhams, un record historique, en hausse de près de 10% sur un an. Ce chiffre n’est pas une statistique froide. C’est une déclaration d’amour renouvelée chaque mois, chaque virement, chaque geste discret d’un fils ou d’une fille du pays qui, depuis Bruxelles, Paris, Amsterdam, Milan ou Montréal, continue de faire vivre une famille, de construire une maison, de financer une scolarité, de soutenir un projet, au nom d’un attachement que la distance n’a jamais entamé.
«Ils ne jouent pas pour le Maroc par défaut. Ils choisissent le Maroc, parfois même contre leur pays de naissance, parfois au prix de renoncements sportifs qu’on imagine mal depuis nos canapés.»
— Jamal Belahrach
Cette fidélité-là, on ne la voit pas toujours. Elle ne fait pas la une des journaux, elle ne déclenche pas de débats enflammés sur les réseaux sociaux. Elle se vit en silence, avec constance, année après année, et elle irrigue l’économie nationale au même titre que le tourisme ou les exportations. Elle est, à sa manière, un vote de confiance permanent envers le Royaume envers ce qu’il représente, envers son avenir, et envers Sa Majesté le Roi, dont l’attachement à la diaspora et la vision d’un Maroc ouvert sur ses enfants du monde ont façonné, pour beaucoup de ces familles, le sens même de ce lien indéfectible.
Alors comment continuer à douter de leur patriotisme, quand leur portefeuille, leur temps, leur énergie et leur cœur sont mobilisés pour ce pays, année après année, sans qu’on ne leur demande jamais rien en retour?
Ce que le football révèle du talent qu’on a trop longtemps sous-estimé
Sur le terrain, cette diaspora nous offre aujourd’hui un visage éclatant de son talent. Des joueurs formés dans les meilleures écoles européennes, forgés à la rigueur et à l’exigence des grands championnats, reviennent porter le maillot rouge avec une intensité qui ne doit rien à la contrainte et tout à la conviction. Ils ne jouent pas pour le Maroc par défaut. Ils choisissent le Maroc, parfois même contre leur pays de naissance, parfois au prix de renoncements sportifs qu’on imagine mal depuis nos canapés.
Ce choix est un acte. Et un acte d’amour ne se négocie pas, il se célèbre.
Ce que cette génération démontre, sur le terrain comme dans les bilans de la balance des paiements, c’est que le talent marocain ne connaît pas de frontières et que la nationalité du cœur vaut souvent bien plus que celle du passeport. C’est une leçon de maturité collective que le sport nous offre et, qu’il serait dommage de ne pas transformer en maturité sociale durable.
Diaspora, j’écris ton nom
Il est temps de dire merci. Merci à celles et ceux qui, depuis l’étranger, n’ont jamais coupé le fil qui les relie à leur terre. Merci à celles et ceux qui investissent, qui envoient, qui reviennent, qui portent le maillot avec la même fierté que s’ils n’étaient jamais partis. Merci à celles et ceux qui ont dû, trop souvent, justifier un attachement qui n’avait pourtant jamais besoin de preuve.
Diaspora, j’écris ton nom sur les pages de ce Mondial, sur les bordereaux de transfert de nos banques, sur les maillots qui flottent aujourd’hui sur les stades américains. J’écris ton nom parce qu’il est temps de cesser de te demander des comptes, et de commencer, enfin, à te rendre hommage.
Le Maroc que nous voulons construire, un Maroc de leadership authentique et de contrat social renouvelé ne pourra se bâtir qu’en réconciliant pleinement ses enfants de l’intérieur et ses enfants du monde. Ce Mondial nous en donne, sur le terrain, la plus belle des démonstrations. À nous de savoir la prolonger, une fois le coup de sifflet final donné.
Une donnée structurelle, non une variable d’ajustement
Car c’est bien là l’enjeu qui dépasse le rectangle vert. La diaspora n’est pas une ressource que l’on mobilise quand les résultats sont bons et que l’on interroge quand vient le doute. Elle n’est pas une variable d’ajustement de notre récit national, que l’on convoque au gré des circonstances et des commodités. Elle est une donnée structurelle de la création de valeur durable: économique, par ses transferts et ses investissements; culturelle, par les ponts qu’elle tisse entre le Maroc et le monde; intellectuelle, par la diversité des savoirs et des expériences qu’elle rapporte au pays; sportive, comme ce Mondial le démontre avec éclat.
Et cette création de valeur ne peut s’épanouir que si nous acceptons enfin la différence pour ce qu’elle est: une richesse et non une menace à corriger par l’uniformité idéologique. Un Maroc qui ne se raconterait qu’à travers un seul accent, une seule trajectoire, une seule manière d’aimer son pays, se priverait de la moitié de ses forces vives. La pluralité des chemins qui mènent à l’attachement national doit être reconnue comme une force, pas comme une anomalie à corriger.
Diaspora, j’écris ton nom n’est donc pas seulement un hommage à un instant sportif. C’est une invitation à une nouvelle narration nationale, une narration qui fait toute sa place à la diversité des parcours, pour mieux faire société ensemble.




