Tribune. La fonction RH au Maroc: l’heure n’est plus à la transition, elle est à la rupture

Jamal Belahrach.

Jamal Belahrach.

ChroniqueLe risque pour le Maroc n’est pas seulement la fuite des cerveaux vers l’étranger, risque réel et documenté. C’est aussi le désengagement silencieux de ceux qui restent. Ce «quiet quitting» qui ronge la performance collective de l’intérieur, sans bruit, sans alarme.

Le 19/05/2026 à 08h59

Le Maroc vit un momentum exceptionnel. Les chantiers structurants s’accélèrent: infrastructures, énergie propre, hub financier continental, Coupe du Monde 2030. Le pays attire les regards, suscite les ambitions, génère une dynamique que peu auraient anticipée il y a dix ans.

Et pourtant, au cœur même de cette effervescence, un frein persiste. Silencieux, systémique, largement sous-estimé: l’incapacité de la majorité de nos organisations à faire de leur capital humain un véritable levier de compétitivité.

En ce 20 mai, Journée mondiale des ressources humaines, je veux nommer ce frein clairement. Non pour décourager, mais pour convaincre que le Maroc, notre pays ne pourra pas tenir ses ambitions sans opérer une rupture profonde dans la manière dont il pense, organise et valorise sa fonction RH.

Un monde qui a changé de règles et des organisations qui l’ignorent encore

Nous vivons dans un monde VUCA: volatil, incertain, complexe, ambigu. Ce n’est pas un concept réservé aux amphithéâtres des grandes écoles. C’est la réalité quotidienne de chaque dirigeant, de chaque DRH, de chaque manager qui prend son rôle au sérieux.

L’intelligence artificielle redéfinit les métiers à une vitesse sans précédent. Les nouvelles générations, Y et surtout Z, ne cherchent plus seulement un emploi: elles choisissent une culture, une vision, un leadership qui leur ressemble. Les talents les plus qualifiés posent désormais leurs conditions, naviguent entre les opportunités et n’hésitent plus à regarder au-delà des frontières.

Dans ce contexte, l’accès aux talents est devenu le véritable avantage compétitif des entreprises bien avant le capital financier ou la technologie. Le «talentisme» s’impose comme la nouvelle doctrine de l’économie du savoir.

Or, que constatons-nous dans la majorité de nos organisations marocaines? Une fonction RH encore largement cantonnée à l’administratif. Des DRH absents des COMEX. Des politiques de développement des compétences insuffisantes. Des collaborateurs qui partent non pas pour un salaire, mais pour un manque de sens, de reconnaissance, de perspective.

Ce n’est pas une critique. C’est un diagnostic.

Le Maroc à la croisée des chemins

Notre pays dispose d’atouts réels et d’une jeunesse de talent. Mais cette jeunesse est aussi la plus exigeante de notre histoire. Elle a grandi avec l’accès à l’information mondiale, la comparaison permanente, la conscience de sa valeur sur un marché du travail de plus en plus global.

Elle ne se satisfera pas d’organisations rigides, hiérarchiques, déconnectées de ses aspirations. Elle ne restera pas dans des entreprises qui ne l’écoutent pas, ne la développent pas, ne lui donnent pas de sens.

Le risque pour le Maroc n’est pas seulement la fuite des cerveaux vers l’étranger, risque réel et documenté. C’est aussi le désengagement silencieux de ceux qui restent. Ce «quiet quitting» qui ronge la performance collective de l’intérieur, sans bruit, sans alarme.

«Le Maroc ne pourra pas tenir ses ambitions mondiales sans opérer une rupture profonde dans la manière dont il pense, organise et valorise son capital humain»

Si le Maroc veut transformer son momentum en croissance durable, il doit traiter l’enjeu RH comme un enjeu de souveraineté économique. Pas comme une question de support. Pas comme un centre de coût. Comme un pilier stratégique, au même titre que l’infrastructure ou la politique fiscale.

Ce qui est attendu n’est pas une transition, c’est une rupture.

Je veux être précis sur ce point, car il est au cœur de ma conviction.

Une transition, c’est améliorer ce qui existe. Digitaliser les processus de recrutement. Mettre en place un SIRH. Former les managers. Ce sont des chantiers utiles, nécessaires mais insuffisants.

Une rupture, c’est changer de paradigme. C’est cesser de voir la RH comme une fonction support pour la reconnaître comme un acteur stratégique. C’est passer du DRH administrateur au People Strategist, visionnaire, architecte du changement, partenaire du dirigeant dans la création de valeur.

Cette rupture exige trois transformations simultanées:

Premièrement, repositionner la fonction RH au cœur de la stratégie. Le DRH doit être au COMEX, pas en périphérie. Il doit porter une doctrine RH claire, un socle de vision qui définit pourquoi l’organisation investit dans son capital humain, comment elle conçoit son rapport aux femmes et aux hommes, et ce qu’elle veut concrètement changer dans l’expérience collaborateur. Sans cette doctrine, toute politique RH reste technicienne. Avec elle, elle devient mobilisatrice.

Deuxièmement, repenser radicalement l’expérience collaborateur. Le collaborateur est devenu un client interne. Il évalue son entreprise comme il évalue une marque. Il attend de la personnalisation, de la transparence, de l’autonomie. Il veut travailler dans une organisation qui incarne ses valeurs pas seulement dans sa communication, mais dans ses actes quotidiens. «People First» ne peut plus être un slogan affiché dans les couloirs. C’est un engagement opérationnel qui se mesure.

Troisièmement, investir massivement dans le développement des compétences. Face aux transformations technologiques, le reskilling et l’upskilling ne sont plus des options. Les 4C: Communication, Créativité, Coopération, Pensée Critique constituent le socle de compétences de l’entreprise de demain. Les organisations marocaines qui n’auront pas lancé leurs programmes de développement des compétences d’ici deux ans paieront le prix fort de leur attentisme.

La responsabilité première du CEO

Je veux ici nommer une vérité que trop peu disent clairement: cette transformation est d’abord et avant tout la responsabilité du CEO.

Pas du DRH seul. Pas des RH en général. Du premier dirigeant.

Car sans engagement au plus haut niveau, aucune doctrine RH ne s’ancre durablement dans la culture d’une organisation. La transformation du capital humain ne peut pas être déléguée. Elle doit être incarnée, visible, portée par le leadership.

Un CEO qui ne fait pas de son DRH un partenaire stratégique envoie un signal clair à toute son organisation: le capital humain n’est pas une priorité réelle. Et ce signal se propage dans l’engagement des managers, dans la motivation des équipes, dans la capacité de l’entreprise à attirer et retenir les meilleurs.

La question n’est donc pas «Comment réformer la RH?» La question est: «Sommes-nous prêt, en tant que dirigeant, à incarner cette vision?»

Un appel à l’action collective

En ce 20 mai, je formule un appel à la création d’espaces collectifs de réflexion et d’action partagée entre dirigeants, DRH, praticiens et académiques. Les transformations durables ne se construisent pas dans l’isolement. Elles émergent de la confrontation des expériences, de l’intelligence collective, de la volonté commune de faire autrement.

Le Maroc a besoin de ces espaces. Pas d’événements et de séminaires supplémentaires. Pas de colloques sans lendemain. Des lieux de co-construction où la pensée se traduit en actes, où les convictions se transforment en pratiques qui tiennent compte de notre environnement et de notre identité.

En ce 20 mai, je formule donc trois appels:

Aux CEO: Intégrez votre DRH au COMEX. Incarnez personnellement la vision capital humain. Sans votre engagement, rien ne changera durablement.

Aux DRH: Assumez le rôle de People Strategist. Posez une doctrine. Sortez de la posture défensive pour entrer dans la posture offensive. Votre légitimité ne se décrète pas, elle se construit par la preuve.

Aux académies et institutions: Coconstruisez les curricula avec les praticiens du terrain. La formation des leaders et des professionnels RH de demain ne peut pas rester déconnectée des réalités des organisations.

Le Maroc a tout pour réussir. Il a la vision stratégique, les chantiers d’envergure, une jeunesse de talent. Ce qui lui manque, ce n’est pas l’ambition. C’est la volonté collective de faire du capital humain le moteur et non le frein de sa croissance durable.

La réussite de nos entreprises et de notre pays passe nécessairement par une prise de conscience réelle et sincère, avec une volonté affichée et assumée de faire différemment.

Nous avons besoin de dirigeants authentiques et patriotes pour montrer la route.

La rupture RH, c’est maintenant. C’est ici. Et c’est notre responsabilité commune.

Par Jamal Belahrach
Le 19/05/2026 à 08h59