Le pays entre en campagne. Dans quelques semaines, les partis vont dérouler leurs programmes, leurs promesses, leurs éléments de langage sur la croissance, l’investissement, la souveraineté économique.
Tout cela est légitime. Mais il est souhaitable, voire urgentissime, avant que la campagne ne s’installe dans ses habitudes, de nous poser une question simple collectivement et surtout aux candidats à la députation comme aux formations politiques: avez-vous mesuré l’ampleur de ce qui se joue sous nos yeux sur les questions de taux d’activité (en particulier celui des femmes), d’emploi, d’employabilité et surtout, des jeunes en détresse car en situation de NEET?
Le dernier Rapport annuel de Bank Al-Maghrib, remis à Sa Majesté le Roi, dresse un tableau macroéconomique globalement rassurant: croissance à 4,9%, inflation maîtrisée à 0,8%, déficit budgétaire ramené à 3,5% du PIB, réserves de change à un niveau confortable.
Le Maroc tient son cap. Mais dans ce même rapport, noyé au milieu des tableaux et des graphiques, un chiffre passe presque inaperçu, glissé en note de bas de page: le taux de chômage reste bloqué à 13%, avec une trajectoire haussière ininterrompue depuis la pandémie chez les jeunes et les femmes; il atteint 37,2% chez les 15-24 ans.
Et un deuxième chiffre, le taux d’activité des femmes plafonne à 19%, contre 68,5% pour les hommes, un écart de 49,5 points, stable depuis 2019, qui place le Maroc parmi les 10% de pays les plus mal classés au monde sur cet indicateur (classement du Forum économique mondial, cité par le rapport lui-même).
64,8% des chômeurs le sont depuis plus d’un an et 52,9% cherchent un premier emploi, signe d’un marché du travail qui ne parvient plus à absorber les nouveaux entrants.
En réalité, dans ce rapport, l’urgence sociale la plus brûlante du pays est la situation de notre jeunesse et des femmes en matière d’intégration et d’inclusion dans le tissu économique et, par conséquent, dans la société.
Élargissons le cadre, avec les chiffres du Haut-commissariat au plan lui-même: près de 3 millions de jeunes marocains de 15 à 34 ans sont aujourd’hui NEET, ni en emploi, ni en études, ni en formation. Ajoutons-y les 276.000 élèves qui décrochent du système scolaire chaque année, dont l’écrasante majorité au collège, ce maillon charnière où l’école perd le plus de monde.
Ce ne sont pas des statistiques disjointes. C’est une seule et même chaîne: l’enfant qui décroche au collège devient, quelques années plus tard, le jeune adulte NEET, puis, trop souvent, le chômeur de longue durée.
Ce n’est pas un détail sociologique, c’est une «amputation» économique: la Banque mondiale elle-même estime que lever les obstacles à l’entrée des femmes sur le marché du travail pourrait relever le PIB par habitant de 20 à 30% dans certains pays de la région. Nous laissons, année après année, une part entière de notre richesse potentielle sur le bord de la route par manque de solutions de garde d’enfants, par rigidité des organisations du travail, du Code du travail, par des normes sociales et culturelles que la loi seule ne suffira pas à faire bouger, mais que le silence politique entretient. Sur l’ensemble de ces sujets, une révolution culturelle et un paradigme économique nouveau s’imposent.
Ce sont ces deux failles: la jeunesse hors circuit et les femmes hors marché du travail qui devraient structurer, en priorité absolue, les programmes que les partis s’apprêtent à soumettre aux électeurs le 23 septembre. Non pas comme un chapitre social parmi d’autres, mais comme la condition même de la soutenabilité de notre modèle de croissance et de société. Car une croissance qui s’appuie sur l’investissement public et le tourisme, mais qui n’irrigue ni les jeunes ni les femmes, est une croissance qui construit son propre plafond de verre démographique.
L’enjeu collectif n’est pas de demander aux candidats des incantations supplémentaires sur «la jeunesse, avenir de la nation», de la rhétorique connue et épuisée car nous en avons suffisamment entendu.
«La mise en place d’un maillage national de crèches à coût régulé, érigé en condition d’éligibilité aux incitations fiscales pour toute zone industrielle ou touristique, permettrait de transformer l’emploi féminin en condition d’investissement et non en variable d’ajustement sociale»
— Jamal Belahrach
Plus que jamais, nous avons besoin d’engagements mesurables et surtout vérifiables: un pilotage interministériel réel entre l’Éducation nationale, la Formation professionnelle et l’Emploi, pour que la lutte contre le décrochage scolaire et l’insertion des NEET soient pilotées comme une seule politique et non deux administrations qui ne se parlent pas; un choc d’offre de solutions de garde d’enfants comme condition matérielle, et non incantatoire, de l’activité féminine; une territorialisation assumée des politiques d’emploi, un code du travail réinventé à l’aune du monde nouveau dans lequel nous évoluons.
Il nous faut changer de paradigme, pas ajuster les mesures existantes. Depuis vingt ans, nos politiques d’emploi reposent sur un même postulat implicite: la croissance macroéconomique, portée par l’investissement public et quelques secteurs porteurs (tourisme, BTP, exportations), créerait l’emploi dont nous avons besoin pour résorber le chômage devenu systémique.
Les chiffres de 2025 démontrent, une fois de plus, que ce postulat est faux: la croissance a accéléré à 4,9% et, ni le chômage des jeunes ni l’activité féminine ne s’en sont trouvés transformés. Notre croissance ne crée pas suffisamment d’emplois.
Il ne s’agit donc plus d’ajouter une mesure catégorielle de plus à un empilement déjà illisible. Il s’agit de changer, avec audace, le logiciel analytique et opérationnel. Ce changement de paradigme pourrait reposer sur quatre ruptures.
L’apprentissage et l’alternance, voie d’excellence et non voie de relégation
Tant que la formation professionnelle restera perçue comme la voie de ceux qui «n’ont pas réussi» à l’école, elle ne résorbera pas le stock de NEET. Nous devrons être audacieux et élaborer un statut d’apprenti rémunéré, un contrat tripartite jeune-entreprise-État, et une contrepartie fiscale forte pour les entreprises formatrices, avec un objectif a minima de 1.000.000 de jeunes engagés d’ici 2029.
La formation continue revisitée comme un droit portable tout au long de la vie active
La formation continue reste résiduelle et pensée seulement pour les salariés déjà en poste dans les grandes structures publiques comme privées. Il faut faire évoluer la loi existante, qui n’a jamais été déployée, et repenser entièrement le dispositif dans le cadre de la formation tout au long de la vie, avec la mise en place, en particulier, d’un dispositif en rupture avec l’existant et d’un compte individuel de formation universel, crédité dès l’entrée sur le marché du travail, mobilisable sans lourdeur administrative et financé conjointement par l’État, les entreprises et les salariés. À cet égard, le financement de la formation continue doit être amendé pour que le secteur privé récupère 100% de la taxe, tant les besoins en formation sont énormes, mais aussi pour que le salarié y contribue, même modestement.
L’emploi féminin traité par ses causes matérielles, pas par le discours et les postures
Le rapport de Bank Al-Maghrib le documente lui-même: l’absence de solutions de garde d’enfants est citée par plus de la moitié des femmes au foyer comme obstacle principal à l’activité. La mise en place d’un maillage national de crèches à coût régulé, érigé en condition d’éligibilité aux incitations fiscales pour toute zone industrielle ou touristique, permettrait de transformer l’emploi féminin en condition d’investissement et non en variable d’ajustement sociale.
Cela ne nous dispensera pas d’une sensibilisation sur le paradigme socioculturel qui nous handicape sur cette question, ni d’une réforme du Code du travail, qui doit «flexibiliser» l’accès au travail des femmes. Un trois ou quatre cinquièmes de temps doit être possible.
Sans oublier un pilotage unifié de la trajectoire jeunesse
Éducation nationale, Formation professionnelle et Emploi gèrent chacun un segment du même parcours sans vision d’ensemble, ce qui explique que le décrocheur d’aujourd’hui devienne, dans l’indifférence institutionnelle, le NEET puis le chômeur de longue durée de demain. Pourquoi ne pas imaginer une agence nationale de la «trajectoire jeunesse», rattachée à la Primature, avec un objectif unique et opposable: zéro jeune sans solution six mois après la sortie du système scolaire?
Faire de la Coupe du monde 2030 le premier chantier grandeur nature
Enfin, nous avons une opportunité immédiate à saisir: faire de la Coupe du monde 2030 le premier chantier grandeur nature.
Ce plaidoyer doit être raccroché à l’occasion la plus concrète que le Maroc ait devant lui pour le mettre en pratique dès maintenant: la co-organisation de la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal.
Le Royaume s’apprête à mobiliser plus de 322 milliards de dirhams pour se mettre aux normes FIFA: stades de Rabat, Fès, Tanger, Marrakech et Agadir, futur grand stade Hassan II de Benslimane, extension de la LGV, modernisation des aéroports, montée en gamme de l’offre hôtelière. Les projections les plus sérieuses évoquent entre 70.000 et 300.000 emplois générés d’ici 2030, dans le BTP, l’ingénierie, la logistique, l’hôtellerie-restauration et les services numériques.
C’est, très concrètement, le premier grand chantier national où les quatre ruptures de cette tribune peuvent cesser d’être un plaidoyer pour devenir une démonstration. Trois convictions à ce sujet:
Ne pas répéter l’erreur du tout-temporaire. Plusieurs analyses sérieuses alertent déjà sur le risque que ces dizaines de milliers d’emplois de chantier disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus, une fois le tournoi achevé, si rien n’est fait pour les transformer en compétences et en parcours durables. Un jeune recruté aujourd’hui sur un chantier de stade doit en sortir, demain, avec une qualification transférable, pas seulement avec un souvenir de fiche de paie.
Faire de chaque chantier un site d’apprentissage et d’alternance grandeur nature et non un simple gisement de main-d’œuvre temporaire: contrats d’apprentissage adossés aux grands chantiers d’infrastructure et aux établissements hôteliers en montée en gamme, co-construits avec les opérateurs du BTP, du tourisme et les grandes entreprises engagées dans le Mondial, exactement dans la logique du statut d’apprenti rémunéré proposé plus haut, mais avec un calendrier et un donneur d’ordre déjà identifiés.
Ouvrir des formats nouveaux, pas seulement des emplois classiques: métiers de l’événementiel, de l’hospitalité, du numérique appliqué au sport et au tourisme, de la sécurité, de la logistique événementielle, autant de filières où le Maroc peut, pour la première fois, former une génération de jeunes à des compétences rares et exportables sur tout le continent, bien au-delà du seul BTP.
Ce chantier a une échéance fixe, un financement déjà engagé, une visibilité internationale maximale. Il n’y a pas de meilleur laboratoire, pour les candidats du 23 septembre, pour prouver, avant même d’être élus, qu’ils savent transformer un grand projet national en opportunité réelle et durable pour la jeunesse, plutôt qu’en simple vitrine.
Le Maroc a une jeunesse nombreuse, plus de la moitié de sa population est féminine, une énergie réelle et un potentiel démographique que beaucoup de nations nous envient. Mais un dividende démographique qui ne trouve pas de débouché économique et social ne reste pas neutre: il se transforme, avec le temps, en fracture.
Les urnes du 23 septembre sont l’occasion, pour chaque candidat, de dire clairement s’il a compris cette urgence ou s’il se contentera, comme nos différents rapports de référence, ceux du HCP et de Bank Al-Maghrib, d’en faire un exercice de rhétorique et de statistique.
Un homme d’État œuvre pour les générations futures; un homme politique a pour horizon les élections futures. L’heure est au choix.




