Tribune. Sortir de la surenchère salariale pour réinventer le pacte social: et si le vrai courage était de moins taxer le travail?

Jamal Belahrach.

Jamal Belahrach.

TribuneFace à la surenchère des promesses électorales et au débat sur le SMIG à 5.000 dirhams, la véritable équation sociale réside dans la dissociation du coût du travail et du revenu réel du salarié. Et si la fiscalité devenait le levier pour réconcilier pouvoir d’achat et compétitivité des entreprises? Plaidoyer pour un nouveau pacte économique fondé sur la TVA sociale.

Le 06/09/2026 à 09h56

À l’approche des élections législatives, les partis politiques doivent avoir le courage de sortir de la surenchère des promesses. Le Maroc mérite mieux qu’une compétition de chiffres: il mérite un nouveau pacte autour du travail.

Le débat public s’anime, et c’est normal: une élection doit être le moment où nous confrontons les visions, les projets et les choix qui détermineront notre avenir collectif.

Mais je m’inquiète de la multiplication des promesses sociales, généreuses dans leur intention, mais trop souvent silencieuses sur leur financement et leurs conséquences.

On parle d’emplois à créer, de pouvoir d’achat à améliorer, de salaires à augmenter. Certains proposent désormais un salaire minimum à 5.000 dirhams.

Je comprends cette proposition: elle traduit une réalité que personne ne peut ignorer. Travailler doit permettre de vivre dignement.

Après près de trois décennies consacrées aux ressources humaines, à l’emploi, à la formation et à l’accompagnement des entreprises au Maroc, je partage profondément cette conviction. Je l’avais déjà portée, en 2002, lorsque nous proposions au CJD un SMIG à 3.000 dirhams avec zéro charge.

Mais précisément parce que je connais l’entreprise de l’intérieur, une question me semble absente du débat:

Comment augmenter significativement le revenu du travailleur sans augmenter dans les mêmes proportions le coût du travail pour celui qui crée l’emploi?

Cette question n’est pas une question comptable. C’est une question sociale, économique et surtout politique.

Le vrai sujet n’est pas seulement le SMIG à 5.000 dirhams

Le vrai sujet est double: combien coûte un emploi et combien rapporte réellement le travailleur? Cette différence est fondamentale.

Augmenter le salaire minimum peut améliorer le revenu du salarié. Mais si cette hausse se traduit mécaniquement par une augmentation équivalente du coût total supporté par l’entreprise, nous fragilisons d’abord celles qui ont le moins de capacité à absorber le choc.

Qu’en est-il de la TPE, de la petite PME, du commerçant, du restaurateur, de l’artisan ou de la jeune entreprise qui cherche encore son modèle économique? Pour eux, quelques centaines de dirhams supplémentaires par salarié peuvent faire la différence entre recruter et ne pas recruter, investir et ne pas investir, rester formel ou basculer dans l’informel.

Un salaire plus élevé est une bonne chose. Un coût du travail plus élevé n’est pas nécessairement une bonne chose.

Notre politique sociale doit donc apprendre à distinguer revenu du travailleur et coût du travail. C’est une condition de justice sociale autant qu’une condition de création d’emplois.

Et si nous financions autrement notre modèle social?

C’est ici que je veux rouvrir un débat trop vite écarté par l’establishment économique: la TVA sociale.

Le concept est simple: financer une partie de la protection sociale en faisant davantage contribuer la consommation et, en contrepartie, réduire les prélèvements qui pèsent sur le travail.

Autrement dit: moins taxer le travail pour mieux rémunérer le travail.

Il ne s’agit évidemment pas d’une hausse uniforme et aveugle de la TVA qui pèserait sur les ménages les plus modestes.

Une TVA sociale doit être progressive dans sa conception, ciblée dans son application, compensée pour les produits essentiels et les populations vulnérables, et fondée sur des simulations sérieuses.

Imaginons un autre pacte.

Imaginons que nous décidions de revaloriser le travail tout en réduisant les charges patronales CNSS ( 22%) qui pèsent sur les bas et moyens salaires.

Faire contribuer davantage la consommation pour faire peser moins de charges sur la création d’emplois: voilà le sens d’une TVA sociale bien conçue.

Le salarié verrait son revenu disponible progresser, l’entreprise supporterait un coût additionnel plus faible, l’État financerait plus durablement la protection sociale, et l’emploi formel deviendrait plus attractif. Ce n’est pas opposer le social à l’économique: c’est chercher à les réconcilier.

Rendre le travail rentable

Notre priorité devrait être de rendre le travail rentable pour celui qui travaille, pour celui qui embauche et pour la collectivité.

À force de renchérir le travail, nous risquons moins d’embauches, plus d’informalité et moins de compétitivité. Or le Maroc a besoin du contraire: davantage d’emplois formels, de femmes et de jeunes sur le marché du travail, de PME qui grandissent, d’entreprises qui investissent, de compétences et de productivité.

Le salaire ne peut pas être durablement augmenté contre l’économie qui le produit.

«Le débat sur la TVA sociale mérite d’être rouvert sérieusement, sans dogme, avec les partenaires sociaux, les entreprises, les salariés et les économistes.»

—  Jamal Belahrach

Aux partis politiques: osez parler du financement!

À l’occasion de cette campagne, j’adresse une interpellation simple aux formations politiques: vous avez le droit de promettre, mais vous avez surtout le devoir d’expliquer.

Si vous proposez un SMIG à 5.000 dirhams, dites-nous quel sera l’impact sur l’embauche, l’informalité et les prix.

Quel sera l’impact sur l’embauche? Quel sera l’impact sur l’informalité?Quel sera l’impact sur les prix?

Et surtout: qui paiera?

Si vous voulez davantage de pouvoir d’achat, ne vous contentez pas d’annoncer une hausse du salaire minimum: expliquez comment vous allez augmenter le revenu disponible du travailleur.

Une nouvelle intelligence sociale

Je crois que le Maroc est capable d’ouvrir ce débat. Notre pays a engagé des transformations majeures en matière de protection sociale; il doit maintenant s’interroger sur leur financement et sur la place du travail dans son modèle économique.

  • Un salarié mieux rémunéré;
  • Une entreprise encouragée à recruter;
  • Une protection sociale durablement financée;
  • Des TPE, PME et ménages fragiles protégés.

Ne promettons pas seulement plus. Réinventons le système.

Aux partis qui solliciteront demain le suffrage des Marocaines et des Marocains, je pose une question: et si notre ambition n’était pas seulement d’augmenter le salaire minimum?

Et si notre ambition était de construire un système qui permette de mieux rémunérer le travail tout en réduisant le coût de la création d’un emploi? Le débat sur la TVA sociale mérite d’être rouvert sérieusement, sans dogme, avec les partenaires sociaux, les entreprises, les salariés et les économistes.

Avec une seule boussole: faire du travail le premier moteur de l’émancipation sociale et de la création de richesse.

La vraie question n’est donc pas seulement: «Jusqu’où pouvons-nous augmenter le salaire minimum?» Elle est plus exigeante: «Comment construire un modèle qui permette de mieux rémunérer le travail, de créer davantage d’emplois formels et de financer durablement notre protection sociale?»

C’est ce débat que les partis politiques doivent avoir le courage d’ouvrir devant les Marocaines et les Marocains. Non pas en promettant toujours plus, mais en expliquant mieux. Non pas en opposant le salarié à l’entreprise, mais en réconciliant le pouvoir d’achat, l’emploi et la compétitivité.

Le Maroc n’a pas seulement besoin de promesses sociales. Il a besoin d’une nouvelle intelligence sociale.

Le temps de la surenchère doit laisser place au temps du courage: le courage de proposer, d’arbitrer et de réinventer.

De l’audace, mesdames et messieurs.

Par Jamal Belahrach
Le 06/09/2026 à 09h56