Tribune. Sebta: la faillite silencieuse d’une élite

Jamal Belahrach.

Jamal Belahrach.

Notre élite économique et politique a été, pour l’essentiel, absorbée par la défense de ses propres intérêts. Rentes, positions, réseaux: autant d’énergie consacrée à se perpétuer plutôt qu’à bâtir. Elle a fini par oublier ce pour quoi elle existe: tout en se créant de la valeur pour elle-même, elle doit contribuer par ses idées, ses moyens et son militantisme à une nation inclusive, où chaque jeune, où qu’il naisse, a une raison crédible de croire en demain.

Le 22/08/2026 à 10h02

Sebta. Deux jours de juillet ont suffi pour que des dizaines de milliers de jeunes Marocains se précipitent vers une frontière, portés par une rumeur née sur les réseaux sociaux. Des externalités ont joué, c’est indéniable. Des puissances étrangères peut-être, des calculs diplomatiques certainement, des manipulations numériques, évidemment. Tout cela existe et mérite d’être établi avec rigueur. Et je pense pour ma part que cela sera fait par ceux qui en ont la charge et l’expertise. Mais je refuse de m’arrêter là. Parce que ce serait, une fois de plus, regarder ailleurs.

Je porte cette conviction depuis vingt ans, tribune après tribune, sur la jeunesse, l’éducation, l’emploi. J’ai le bénéfice, aujourd’hui, d’une forme de cohérence douloureuse: ce que j’annonçais hier à maintes reprises comme un risque systémique, nous le vivons aujourd’hui comme un drame. Alors permettez-moi de dire ce qui, pour moi, est l’essentiel et que peu osent nommer: Sebta est la faillite d’une élite marocaine qui n’a jamais véritablement voulu comprendre, ni écouter, l’évolution profonde de sa propre société.

Pendant que des jeunes gens fuyaient vers une enclave de vingt kilomètres carrés au péril de leur vie, l’essentiel de notre débat national, comme souvent, portait sur autre chose. Sur des postures. Sur des intérêts. Rarement sur eux.

Une donnée sociale, pas une statistique

Le dividende démographique marocain n’a jamais été une ligne dans un rapport du Haut-Commissariat au Plan. C’est une donnée sociale structurante, porteuse d’avenir autant que de tensions, qui appelait des réponses concrètes: de l’école, de la formation, de l’emploi qualifiant, des perspectives crédibles de mobilité sociale. Nous avons eu la statistique. Nous n’avons pas eu la politique structurante et durable. Une élite formée à lire des tableaux de bord certes, n’a pas su lire une génération et les défis qu’elle posait.

Cette génération, on la redécouvre aujourd’hui à travers les images de Fnideq et de Bab Sebta. Des jeunes qui, en quelques heures, se sont convaincus qu’une rumeur d’ouverture de frontière valait mieux que l’avenir qu’on leur proposait ici, au Maroc. C’est peut-être un mouvement de passeurs structuré. Mais c’est surtout un mouvement de désespérance organisé par nous-mêmes, année après année, faute d’avoir su construire un contrat social inclusif qui leur parle.

Ce n’est pas un événement, c’est une tendance

Et il faut le dire avec force: Sebta n’est pas un fait divers. Ce n’est pas un accident isolé qu’un mauvais concours de circonstances aurait produit un week-end de juillet. C’est la manifestation la plus visible d’un mouvement de fond que nous observons depuis des mois, à travers ce qu’on a appelé le «GenZ 212», à travers les chiffres têtus des NEET qui sont près de trois millions de jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en formation, ni à l’école. Traiter Sebta comme un épisode, circonscrit dans le temps, réglé une fois la frontière refermée et les rumeurs démenties, c’est se donner le luxe de ne pas changer. C’est le confort de l’événementiel contre l’inconfort du structurel. Or ce que la démographie nous dit depuis des années, elle continuera de le dire tant que nous n’y répondrons pas, sérieusement et durablement.

Les fausses pistes ne nous grandissent pas

J’ai entendu, ces derniers jours, des explications qui confinent à l’indécence. Parmi elles, celle qui consiste à désigner nos Marocains résidant à l’étranger: ce seraient eux qui, par l’image de réussite qu’ils donneraient à voir lors de leurs séjours au pays, susciteraient chez nos jeunes l’envie de partir. Qu’en savent, au juste, ceux qui avancent cet argument? Que savent-ils du prix payé par ces familles pour cette réussite, des années de solitude, de travail, de renoncement?

Désigner la diaspora, c’est une fois de plus se donner un coupable commode, extérieur à soi, pour ne pas avoir à interroger ce que nous n’avons pas su construire ici, pour ceux qui n’ont jamais eu la possibilité de partir.

Il est temps de sortir de l’émotion du moment et de revenir à la raison. Le sujet mérite une réflexion sérieuse, documentée, dépassionnée et non des boucs émissaires de circonstance. La démographie ne ment pas.

Trop occupée d’elle-même

Notre élite économique et politique a été, pour l’essentiel, absorbée par la défense de ses propres intérêts. Rentes, positions, réseaux: autant d’énergie consacrée à se perpétuer plutôt qu’à bâtir. Elle a fini par oublier ce pour quoi elle existe: tout en se créant de la valeur pour elle-même, elle doit contribuer par ses idées, ses moyens et son militantisme à une nation inclusive, où chaque jeune, où qu’il naisse, a une raison crédible de croire en demain.

Sa Majesté a pourtant tracé, à de multiples reprises, des orientations claires: le capital humain comme priorité des priorités, la nécessité d’un nouveau modèle de développement, l’exigence d’une inclusion réelle et non de façade. Ces orientations existent. Ce qui a manqué, c’est une élite et un leadership authentique, patriote, à la hauteur de leur mise en œuvre. Une élite capable de traduire une vision royale en politiques publiques vécues, ressenties, incarnées dans le quotidien d’un jeune de Fnideq, de Sidi Bouzid ou de n’importe quel quartier populaire du Royaume.

Sa Majesté a nommé, elle aussi, ce dont il est question: le Maroc à deux vitesses. Un Maroc qui avance, qui investit, qui rayonne à l’international et un Maroc qui attend encore, dans les mêmes villes parfois, les mêmes quartiers à quelques rues de distance. Fnideq et Sebta ne sont pas si loin de Tanger et de ses grands chantiers. C’est bien cela, le diagnostic royal: ce n’est pas un retard qui se résorbera avec le temps, c’est un écart qui se creuse tant que personne n’assume de le combler. L’élite avait, une fois de plus, la feuille de route sous les yeux. Elle a préféré avancer avec la première vitesse et laisser la seconde à elle-même.

Le prix, et l’hypothèque

Aujourd’hui, la nation paie ce prix. Elle le paie en vies perdues sur les rochers. Elle le paie en image internationale écornée. Elle le paie surtout dans ce qu’elle a de plus précieux: la confiance d’une jeunesse envers son propre pays. Et ce prix ne s’arrête pas à la facture d’aujourd’hui: il hypothèque l’avenir. Une génération qui a cru, ne serait-ce qu’un instant, qu’une traversée à la nage valait mieux qu’un projet de vie ici, est une génération qu’il faudra reconquérir.

Ce n’est pas un procès facile que je fais. C’est un procès en responsabilité, le mien y compris, en tant qu’acteur de cet écosystème depuis trois décennies. Nous devons collectivement cesser de traiter la jeunesse comme un problème d’ordre public et commencer à la traiter comme ce qu’elle est réellement: notre seule véritable richesse nationale, et l’unique garantie de l’avenir que nous prétendons vouloir bâtir.

Sebta n’est pas un accident. C’est un verdict. À l’élite marocaine de décider si elle veut encore l’entendre avec la raison, et non plus seulement avec l’émotion. Car la démographie, elle, ne ment pas et n’attend pas.

Par Jamal Belahrach
Le 22/08/2026 à 10h02