Sebta: l’eurodéputée Ilaria Salis ouvre le débat que l’Espagne voulait à tout prix éviter

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, prononce son discours annuel sur l’état de l’Union lors d’une séance plénière du Parlement européen, le 16 septembre 2026 à Strasbourg. AFP or licensors

L’eurodéputée italienne a nié que Sebta soit espagnole ou européenne, la qualifiant de «vestige du colonialisme européen». Son intervention a bouleversé le scénario d’un débat que les formations espagnoles avaient porté à Strasbourg pour réclamer solidarité, financements et pression sur le Maroc, mais qui a finalement ouvert une discussion autrement plus dérangeante sur l’histoire et la signification de la présence européenne en territoire africain.

Le 16/09/2026 à 18h42

Une seule phrase aura suffi à faire voler en éclats le scénario du débat européen sur Sebta. «Sebta n’est pas l’Espagne. Sebta n’est pas l’Europe», a lancé mardi Ilaria Salis à la tribune du Parlement européen. L’eurodéputée italienne n’a pas seulement contesté la réponse migratoire de l’Union ni les discours de la droite. Elle a remis en cause le postulat territorial sur lequel l’Espagne avait bâti toute son offensive à Strasbourg.

Membre d’Alleanza Verdi e Sinistra et siégeant au sein du groupe de La Gauche, Salis a présenté la ville comme une anomalie coloniale. «Géographiquement, elle se trouve en Afrique et, historiquement, elle constitue un vestige du colonialisme européen», a-t-elle soutenu. Selon elle, c’est à partir de cette contradiction qu’il convient d’analyser l’entrée massive de migrants des 30 et 31 juillet, un épisode que la droite, a-t-elle dénoncé, a immédiatement transformé en «propagande raciste et nationaliste».

L’eurodéputée a dénoncé les millions d’euros consacrés par l’UE à la fortification de «ce morceau de terre africaine» et associé les morts survenues lors de ces entrées à «l’infamie de la géopolitique et à l’esprit colonial qui imprègne encore l’Europe». Sa conclusion a porté plus loin encore. L’Europe, a-t-elle affirmé, ne saurait revendiquer le droit de restreindre la liberté de circulation «y compris sur le continent africain».

La réponse est venue quelques heures plus tard. Ce mercredi, devant le même hémicycle, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a défendu la position exactement inverse. «Sebta, c’est l’Espagne. Sebta, c’est l’Europe. Et l’Europe sera à vos côtés», a-t-elle déclaré lors de son discours sur l’état de l’Union.

Depuis plusieurs semaines, l’Espagne s’employait à porter la crise sur le terrain communautaire. Elle avait demandé des financements, l’intervention des agences européennes, un renforcement de la présence de Frontex ainsi qu’une réponse politique consacrant la frontière de Sebta comme frontière extérieure de l’ensemble de l’Union. Mais en européanisant la crise, elle a également européanisé le débat sur le territoire.

Réduire l’intervention de Salis à une simple sortie isolée reviendrait cependant à passer à côté de l’essentiel. Elle s’est exprimée depuis le cœur même de l’institution à laquelle l’Espagne demande d’assumer la protection politique, financière et opérationnelle de Sebta. Son intervention montre que le soutien européen ne vaut pas blanc-seing et que porter le dossier à Bruxelles permet également à des forces politiques d’autres pays d’en contester le fondement historique.

Elle n’a d’ailleurs pas été la seule à ouvrir cette brèche. L’eurodéputée suédoise Abir Al-Sahlani, membre de Renew Europe, a demandé à ses collègues s’ils savaient où se situait géographiquement Sebta et quelle différence ils établissaient entre «se trouver en Europe» et «faire partie de l’Union européenne». Sans aller jusqu’à contester explicitement la souveraineté espagnole, son intervention a montré que les interrogations sur l’assimilation entre géographie européenne, appartenance à l’UE et souveraineté espagnole ne se limitaient pas au groupe de La Gauche.

Jusqu’à présent, l’Espagne pouvait présenter le différend comme une question bilatérale avec le Maroc et écarter toute discussion sur la souveraineté. Au Parlement européen, en revanche, la frontière devient un objet de délibération collective. Si l’Espagne demande que Sebta soit protégée en tant que territoire européen, les eurodéputés acquièrent eux aussi un espace politique pour interroger ce que représente cette présence européenne sur le continent africain. C’est précisément ce qu’a fait Salis, obligeant le reste de l’hémicycle à se positionner.

Le prix de l’européanisation

En réalité, l’Espagne n’a pas porté à Bruxelles une seule stratégie, mais trois. Le gouvernement de Pedro Sánchez mise sur une européanisation pragmatique. Il a sollicité une aide financière pour renforcer l’accueil, la surveillance et les retours, tout en demandant le soutien de Frontex, d’Europol et de l’Agence de l’Union européenne pour l’asile. La Commission a finalement accordé 114,7 millions d’euros à l’Espagne et étudie la possibilité d’une présence plus durable de Frontex. Cette approche vise à répartir les coûts de l’urgence sans compromettre la coopération avec le Maroc, que l’Exécutif espagnol continue de juger indispensable.

Le Parti populaire poursuit, lui, une européanisation politique. C’est le PPE qui a promu le débat organisé mardi sous l’intitulé «Les récentes attaques hybrides et l’instrumentalisation des migrants à Sebta, ainsi que la nécessité d’une réponse coordonnée pour protéger les frontières extérieures de l’UE». Le porte-parole du PP, Borja Sémper, a lui-même reconnu que son parti entendait «européaniser» le dossier, comme l’a rapporté RTVE. Son objectif n’est pas seulement d’obtenir davantage de moyens pour la ville, mais aussi de faire condamner par l’Europe la gestion de Sánchez et d’accentuer la pression sur le Maroc.

La troisième voie est celle de Sebta. Juan Vivas a multiplié les démarches auprès des institutions communautaires pour réclamer des retours, des financements, des renforts aux frontières et une garantie structurelle de sécurité. Sa thèse est que la ville ne peut continuer à dépendre de la coopération d’un pays voisin qui ne reconnaît pas la souveraineté espagnole sur le territoire.

Ces trois stratégies se rejoignent autour d’une même formule, «Sebta, c’est l’Europe», sans pour autant poursuivre les mêmes objectifs. Le gouvernement central veut obtenir la solidarité européenne sans compromettre la relation avec le Maroc. Le PP réclame que des responsabilités politiques soient établies et qu’une condamnation plus ferme soit prononcée. Vivas souhaite que l’Europe réduise la dépendance à l’égard de la coopération marocaine. Ces divergences ont transformé la séance plénière de Strasbourg en prolongement de la bataille politique espagnole.

Une «attaque hybride» sans auteur établi

L’intitulé même du débat était déjà lourd de sens politique. Parler d’«attaques hybrides» et d’«instrumentalisation» suppose une organisation, une intention et un objectif de déstabilisation. Or, l’auteur de cette opération présumée n’a toujours pas été identifié.

Pedro Sánchez a répété qu’aucun élément ne permettait d’attribuer à l’État marocain l’organisation des entrées. Les documents déclassifiés montrent que le CNI avait détecté des appels sur les réseaux sociaux et alerté aussi bien les responsables espagnols que les services marocains, mais pas qu’il avait identifié une quelconque implication étatique. Un rapport ultérieur de la Garde civile n’a pas davantage permis d’établir, à partir des sources ouvertes analysées, un lien avec le gouvernement marocain, ses services de sécurité ou un réseau précis de trafic de personnes, comme le relève une note du Service de recherche du Parlement européen.

La formulation retenue par le Parlement européen fait ainsi glisser le débat de la gestion d’une urgence vers le terrain de la sécurité et de l’hostilité extérieure, sans pour autant désigner formellement un responsable. Cette indétermination permet à chaque groupe de combler le vide avec sa propre lecture.

Dolors Montserrat a affirmé que le Maroc était responsable «par action ou par omission» et qualifié Sánchez de «complice et coupable». Vox est allé plus loin. Jorge Buxadé a demandé la suspension de l’accord d’association entre le Maroc et l’Union européenne, le gel des paiements encore dus ainsi que des restrictions sur les visas et les titres de séjour accordés aux ressortissants marocains.

Les socialistes ont défendu une ligne opposée. Iratxe García a accusé le PP d’instrumentaliser Sebta pour attaquer le gouvernement et mis en garde contre les retours collectifs de mineurs et de demandeurs d’asile. Le projet de texte socialiste remercie le Maroc pour sa coopération et plaide en faveur de relations «solides, constructives et mutuellement bénéfiques» avec les pays partenaires. Le texte du PPE, en revanche, demande aux autorités marocaines d’assumer leurs responsabilités en matière de gestion des frontières, de réadmission et de coopération migratoire.

Le vote prévu ce jeudi devra départager ces différentes lectures. La résolution ne sera pas contraignante, mais les termes retenus auront des conséquences politiques. Une mention directe du Maroc, du processus de régularisation espagnol ou d’une éventuelle révision de l’accord d’association modifierait l’équilibre d’une relation que la Commission elle-même considère comme stratégique.

La Commission veille à préserver le dialogue avec le Maroc

Loin du tumulte de l’hémicycle, le commissaire européen aux Affaires intérieures et à la Migration, Magnus Brunner, a adopté une position bien plus pragmatique. Il a qualifié les événements de «test de résistance» pour l’Union, tout en soulignant qu’aucune des personnes entrées à Sebta n’avait gagné le continent européen ni circulé dans l’espace Schengen. Il a ajouté que ce résultat avait également été rendu possible «grâce à la coopération avec le Maroc» et assuré que le Royaume s’était engagé à accepter le retour des personnes ne disposant pas du droit de rester.

Ce message fragilise une part importante du récit de la confrontation. La Commission souhaite renforcer l’autonomie européenne en matière de contrôle des frontières, mais elle sait que les retours et la maîtrise des routes migratoires occidentales dépendent de la coopération marocaine. Le Service de recherche du Parlement européen rappelle que la stratégie communautaire adoptée après la crise ne consiste pas à prendre ses distances avec le Maroc, mais à approfondir le partenariat et à accroître le soutien consacré à la gestion migratoire.

Selon des informations publiées avant le débat, la mission du Maroc auprès de l’Union européenne et de l’OTAN aurait adressé une lettre à plusieurs eurodéputés dans laquelle elle aurait fait part de sa disposition à réadmettre les ressortissants marocains, les mineurs non accompagnés et les ressortissants de pays tiers concernés par les entrées. Le document présumé aurait également rappelé que le gouvernement espagnol lui-même avait déclaré que les informations disponibles ne permettaient pas d’attribuer au Maroc la responsabilité des événements.

Cette information a rapidement déclenché une nouvelle polémique. Alors que la lettre n’avait pas été rendue publique et que son contenu intégral ne pouvait être vérifié, certains responsables et commentateurs espagnols l’ont présentée comme une manœuvre visant à faire pression sur le Parlement européen, ouvrant la voie à des insultes et à des spéculations allant bien au-delà de ce que les informations disponibles permettaient d’affirmer.

Le paradoxe européen apparaît ainsi au grand jour. Une partie du Parlement menace de sanctionner le Maroc, tandis que la Commission a besoin de sa coopération pour mettre en œuvre la priorité réclamée par ce même Parlement, celle des retours. L’Espagne demande à l’Europe de prendre en charge la frontière, mais l’Europe continue de la gérer dans le cadre d’un partenariat avec le Maroc.

L’essentiel se situe toutefois ailleurs. Au cœur du Parlement européen, Salis a formulé la question que la stratégie espagnole entendait maintenir hors du débat. L’Espagne espérait que l’européanisation de Sebta produirait une réponse unique, fondée sur la solidarité territoriale, la protection des frontières et la pression sur le Maroc. L’eurodéputée italienne a rappelé que placer la ville au centre de la politique européenne revenait aussi à ouvrir le débat sur son histoire, sa géographie et sur la contradiction consistant à présenter comme une frontière naturelle de l’Europe une ligne tracée sur le sol africain.

Von der Leyen a répondu par la formule la plus catégorique qui soit, sans pour autant effacer la question soulevée par Salis. C’est entre ces deux positions que se mesure le véritable résultat de la stratégie espagnole. Sebta n’est désormais plus seulement discutée entre l’Espagne et le Maroc. Elle l’est aussi en Europe, mais pas nécessairement dans les termes qu’avait prévus l’Espagne.

La résolution de jeudi pourra renforcer la solidarité avec l’Espagne, réclamer davantage de contrôles ou durcir le ton à l’égard du Maroc. Elle ne pourra cependant pas évacuer du débat la question portée par Salis à la tribune. Plus l’Espagne insiste pour faire de Sebta une question européenne, plus il lui devient difficile d’empêcher des voix européennes de débattre également de ce qu’est Sebta.

Par Faiza Rhoul
Le 16/09/2026 à 18h42