Avant la saison des pluies... Combien les barrages marocains ont-ils perdu de leur capacité de stockage à cause de l’envasement?

Le barrage Al Massira. (A.Gadrouz/Le360)

Le ministère de l’Équipement et de l’Eau lance une étude portant sur dix grands barrages du Royaume afin de mesurer le volume de sédiments accumulés dans leurs retenues et d’actualiser leur capacité réelle de stockage. Cette opération intervient après une saison des pluies exceptionnelle, qui a entraîné une forte hausse du niveau de remplissage de plusieurs ouvrages, et doit permettre de connaître l’espace réellement disponible avant l’arrivée de nouveaux apports d’eau.

Le 18/09/2026 à 08h25

Après une saison pluviométrique exceptionnelle, marquée par d’importants apports en eau et une hausse remarquable des retenues de plusieurs barrages, le ministère de l’Équipement et de l’Eau s’apprête à actualiser les données techniques relatives à dix grands barrages du Royaume. Cette opération consiste à évaluer le volume de sédiments et de vase accumulés dans leurs retenues et à actualiser leur capacité effective de stockage, afin de disposer d’une image précise de la situation de ces ouvrages avant l’arrivée de nouveaux apports d’eau au cours de la prochaine saison des pluies.

Selon la plateforme «Mâa Dialna», relevant du ministère de l’Équipement et de l’Eau, cette opération concerne le barrage Oued El Makhazine, dans la province de Larache, l’un des ouvrages les plus importants du bassin du Loukkos, d’une capacité de stockage d’environ 672,8 millions de mètres cubes. Au cours de la dernière saison des pluies, il a connu une situation exceptionnelle: il a dépassé sa capacité habituelle dès le 6 janvier 2026 et le niveau d’eau dans sa retenue s’est élevé de quatre mètres au-dessus du niveau historique enregistré depuis le début de son exploitation, en 1972, sans qu’aucune anomalie n’ait été constatée sur l’ouvrage ou ses équipements.

Dans le même bassin, l’étude englobe le barrage Chérif Al Idrissi, dans la province de Tétouan, d’une capacité d’environ 121,6 millions de mètres cubes, ainsi que le barrage Nakhla, d’une capacité d’environ 4,21 millions de mètres cubes, le plus petit des dix ouvrages concernés. Ces barrages revêtent une grande importance pour la mobilisation des ressources en eau et la sécurisation des besoins des zones bénéficiaires, ce qui rend essentielle la mesure du volume de sédiments accumulés afin d’actualiser leur capacité réelle de stockage.

Dans le bassin du Sebou, le barrage Al Wahda, situé sur l’oued Ouerrha, dans la province d’Ouezzane, se distingue comme l’un des plus grands barrages du Royaume, avec une capacité dépassant 3,52 milliards de mètres cubes. Lors de la dernière saison hydrologique, il a enregistré une hausse exceptionnelle des apports, qui ont atteint environ 3,809 milliards de mètres cubes entre le 1er septembre 2025 et le 14 février 2026, soit 169% de la moyenne d’une année normale. Le taux de remplissage a atteint 93,56% le 13 février 2026, nécessitant une gestion proactive à travers des lâchers d’eau réguliers afin de préserver la sécurité de l’ouvrage et d’absorber de futurs apports.

L’opération concerne également le barrage Mansour Eddahbi, sur l’oued Drâa, dans la province de Ouarzazate, le barrage Hassan Addakhil, sur l’oued Ziz, ainsi que les barrages Ghiss, Mohamed V, Oued Za et Mechra Homadi dans la région de l’Oriental. Ces ouvrages diffèrent par la taille de leurs retenues et par la nature des bassins qui les alimentent, et donc par la quantité de sédiments susceptibles d’y parvenir sous l’effet de l’érosion des sols, du ruissellement et des fortes précipitations. Une mesure distincte et précise est donc nécessaire pour chaque retenue.

Cette démarche s’inscrit dans un contexte hydrologique qui s’est nettement amélioré au cours de la saison précédente. Les apports en eau enregistrés dans les différents barrages du Royaume entre le 1er septembre 2025 et le 28 janvier 2026 ont atteint environ 5,829 milliards de mètres cubes, dont plus de 5,407 milliards entre le 12 décembre et le 28 janvier seulement, soit environ 92,76% du total des apports de la saison. Cette évolution s’est traduite par une hausse du taux moyen de remplissage des barrages, passé de 31,1% le 12 décembre à 75% le 28 mai dernier.

Cependant, derrière ces chiffres sur l’eau stockée se cachent d’autres données absentes des bulletins quotidiens: le volume des sédiments déposés au fond des barrages au fil des années. Chaque fois que les précipitations et le ruissellement charrient de la terre et des sédiments vers les cours d’eau, une partie finit par se déposer dans les retenues, réduisant progressivement le volume disponible pour le stockage. La nouvelle étude permettra de mesurer cette accumulation et de la comparer aux données antérieures afin de déterminer l’évolution du phénomène d’envasement.

À cette fin, l’opération s’appuiera sur des levés bathymétriques et topographiques précis afin de mesurer les profondeurs, les superficies et les volumes d’eau dans les retenues, en utilisant différentes techniques selon la profondeur des zones étudiées. Cela permettra de reconstituer la topographie du fond des retenues, d’établir des modèles numériques précis, puis d’élaborer de nouvelles courbes reliant le niveau d’eau, la surface et le volume de stockage.

La comparaison des nouvelles mesures avec celles des campagnes précédentes permettra d’identifier les zones à forte accumulation de sédiments, de mesurer l’évolution du volume de vase dans chaque barrage et d’analyser les facteurs qui contribuent à leur transport, notamment lors des épisodes de fortes pluies et de crues. Ces données aideront à déterminer la capacité de stockage réellement disponible dans chaque retenue, plutôt que de se fier à la capacité théorique initiale.

Les retenues des barrages Chérif Al Idrissi et Ghiss feront l’objet d’une analyse plus détaillée, comprenant une modélisation hydrologique et sédimentaire destinée à simuler le ruissellement, l’érosion des sols et le transport de matières solides dans les bassins versants. Ces modèles prendront en compte la topographie, les précipitations, la température, le vent, l’humidité et l’occupation des sols, et seront complétés par des images satellites à haute résolution.

Les travaux sont répartis en deux lots de cinq barrages chacun, chaque lot ayant une durée d’exécution de huit mois. Le coût total de l’étude est estimé à environ 7,66 millions de dirhams: 4,86 millions de dirhams pour le premier lot, qui concerne les barrages Oued El Makhazine, Chérif Al Idrissi, Nakhla, Al Wahda et Mansour Eddahbi, et 2,80 millions de dirhams pour le second, portant sur les barrages Ghiss, Mohamed V, Oued Za, Mechra Homadi et Hassan Addakhil.

L’importance de ce diagnostic réside dans le fait que la connaissance du volume de sédiments ne permet pas seulement de déterminer la capacité perdue, mais fournit également une base pour prendre des décisions ultérieures visant à protéger les barrages contre l’envasement ou à récupérer une partie de leur capacité. Les études scientifiques soulignent d’ailleurs que le suivi régulier des sédiments et les mesures bathymétriques sont indispensables pour actualiser les courbes de stockage et déterminer la capacité utile des retenues.

Les services concernés se préparent ainsi à la prochaine saison des pluies non seulement en suivant les niveaux de remplissage, mais aussi en actualisant la cartographie bathymétrique afin de connaître l’espace de stockage réellement disponible et de gérer plus précisément les futurs apports en eau.

Par Youssra Jaoual
Le 18/09/2026 à 08h25