Ce n’est pas un voyage touristique, ni tout à fait un voyage académique au sens classique du terme qu’ont entrepris une soixantaine d’élèves de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne au Maroc, au début du mois de juin. C’est ce que Florent Pratlong, maître de conférences HDR et directeur de la mention master Management de l’Innovation à l’École de Management de la Sorbonne, et son équipe, appellent une learning expedition. Autrement dit, une immersion dans laquelle les étudiants ne sont pas spectateurs, mais acteurs.
Cette immersion s’inscrit dans une pédagogie développée depuis plusieurs années au sein du master Management de l’Innovation. L’objectif n’est pas seulement de faire découvrir des organisations ou des territoires, mais de placer les étudiants en situation d’exploration. Pour preuve, ils ont eux-mêmes identifié les contacts, organisé les rendez-vous et préparé les questions. Une manière d’apprendre par l’expérience, de développer leur autonomie et leur capacité à comprendre un écosystème dans sa globalité. «Si vous donnez un poisson à un homme, il mangera un jour; apprenez-lui à pêcher, il mangera tous les jours», dit le proverbe chinois que cite volontiers Florent Pratlong pour illustrer la démarche qui anime cette expédition.
Le choix du Maroc, lui, s’est imposé assez naturellement. Si les étudiants avaient la possibilité de choisir entre la Grèce et le Maroc, Florent Pratlong n’a pas hésité longtemps. «J’ai dit qu’on allait au Maroc parce qu’il y aurait plus de choses à voir. Aujourd’hui, en termes d’innovation, que ce soit en matière d’entrepreneuriat, de développement durable, ou du côté des industries créatives ou du luxe, le Maroc est un pays très actif», explique-t-il pour Le360.
D’ailleurs, cette expérience marocaine n’est pas une nouveauté au sein de son département car à l’École de Management de la Sorbonne, plusieurs de ses collègues ont déjà conduit des voyages d’études au Maroc ces dernières années. Mais pour le master Management de l’Innovation, c’était une grande première.
Pour certains étudiants, l’enthousiasme précédait même le départ. Tristan Brion, étudiant en Master 1 spécialisé en Technologie et Développement Durable, était venu au Maroc une première fois il y a une dizaine d’années dans le cadre d’un voyage touristique. Mais c’est une conversation avec un ancien directeur de stage, installé professionnellement au Maroc, qui avait planté les premières graines de sa curiosité à l’égard du pays. «Il m’avait parlé de son expérience, de ce qu’il en avait pensé. Je savais déjà avant de partir que c’était un pays en plein développement économique et qui offre de nombreuses opportunités».
Et autant dire que le choix du Maroc par la Sorbonne pour ce voyage l’a conforté dans cette intuition. Répartis en quatre groupes thématiques autour de l’entrepreneuriat et de la technologie, du développement durable, des arts et industries créatives, ainsi que de la mode et des industries du luxe, les étudiants ont multiplié les rencontres liées à leurs spécialités respectives.
Du Cluster ENR, acteur de référence de la transition énergétique qui fédère plus de 300 entreprises et startups autour de l’innovation dans les énergies renouvelables, à Masen, l’agence publique qui porte les grands projets solaires et éoliens du Royaume, les étudiants ont mesuré l’ampleur d’une transition énergétique conduite avec méthode. Avec 46% de la capacité électrique installée déjà d’origine renouvelable et un objectif affiché de 52% à l’horizon 2030, le Maroc confirme sa trajectoire de hub énergétique régional. Ce qui a particulièrement frappé Tristan Brion chez Masen, c’est la dimension territoriale du projet. «Ils prenaient en compte l’impact sur les villages alentour, comment faire en sorte d’amener aussi des routes, des infrastructures. C’est un aspect qui fait sens et qui n’est accessible qu’à des entreprises déjà en place, capables d’avoir un impact réel sur le plan social et environnemental».
Au fil des rencontres, les étudiants découvrent un point commun à des secteurs pourtant très différents: une volonté de penser l’innovation comme un levier de transformation économique mais aussi sociale et territoriale.
L’écosystème entrepreneurial n’est pas en reste. Le Technopark de Casablanca, premier incubateur du pays, ouvert en 2001, avec 3.000 startups accompagnées au compteur et un taux de réussite de 96%, a frappé les esprits par son atmosphère autant que par ses résultats. Les étudiants y ont vu, selon leurs propres mots, «une envie d’entreprendre». La Startup Station, fondée en 2017 et déjà présente jusqu’à Dakar, leur a prouvé quant à elle que l’ambition marocaine dépasse largement les frontières du Royaume, avec plus de 2.000 startups accompagnées et des programmes d’open innovation menés avec de grands groupes internationaux.
CDG Invest, bras d’investissement de la Caisse de Dépôt et de Gestion, a complété le tableau en exposant les mécanismes de financement qui permettent à cet écosystème de tenir dans la durée et l’ambition de faire émerger une nouvelle génération de «gazelles» industrielles marocaines. «L’entrepreneuriat est poussé par les fonds d’investissement, mais aussi par la dynamique globale du gouvernement, observe Tristan Brion, On voit que c’est un pays d’opportunités en ce moment».
Quant au secteur bancaire, lui aussi a livré une leçon de transformation grandeur nature avec la visite de Saham Bank. Pour les étudiants du master Innovation, cette rencontre a illustré avec acuité ce qu’une transformation bancaire de premier plan peut receler d’enjeux managériaux, technologiques et sociaux. C’est précisément ce que confirme Amaury Vittmer, vice-président de Sorbonne Entrepreneur et cofondateur de Lola, une startup Health Tech mobilisant l’intelligence artificielle au service des patients atteints d’Alzheimer. Ce que ce voyage lui a révélé, c’est avant tout la qualité et la densité de l’accompagnement à l’entrepreneuriat. «J’ai trouvé l’écosystème d’accompagnement qui se développe au Maroc absolument remarquable. Une culture de l’entraide et du réseau qui frappe dès les premières rencontres».
À ses yeux, la coopération France-Maroc n’est pas un sujet de diplomatie mais une évidence opérationnelle. «Le Maroc apporte agilité, accès naturel aux marchés africains et capacité d’expérimentation. La France apporte structuration, réseaux institutionnels et expertise. Ce voyage a été déterminant pour Lola. Nous avons noué des premiers contacts avec des entreprises et des programmes d’accompagnement marocains et envisageons d’approfondir ces échanges, notamment avec des acteurs de la recherche et des établissements de santé», explique le jeune homme.
Sur le terrain du luxe et de la création, la découverte a été tout aussi saisissante. Le Groupe AKSAL, leader du retail premium en Afrique, et son Morocco Mall ont illustré la capacité d’un acteur marocain à opérer à l’échelle continentale tout en développant ses propres concepts. Les étudiants y ont rencontré des maisons de mode et de joaillerie réinterprétant les savoir-faire traditionnels marocains dans une esthétique résolument contemporaine, du brocart de Fès aux motifs du zellige transformés en créations d’exception.
À la CGEM, la Fédération des industries culturelles et créatives leur a révélé un secteur en structuration rapide, représentant déjà 2,7% du PIB national et porté par l’ambition de doubler son poids économique à l’horizon 2030. Les étudiants ont également été reçus par la Commission RSE et le Club des entreprises labellisées de la CGEM. Une rencontre qui leur a permis de mieux comprendre la place croissante de la responsabilité sociétale dans la transformation des entreprises marocaines.
À Marrakech, ils ont poursuivi cette découverte du Maroc créatif au Comptoir des Mines Galerie, fondé par Hicham Daoudi, ainsi qu’au Jardin Majorelle et au Musée Yves Saint Laurent. À Casablanca, la Villa des Arts leur a montré comment patrimoine, création contemporaine et transmission peuvent se nourrir mutuellement.
Après avoir découvert les grands projets énergétiques, les mécanismes de financement de l’innovation, les incubateurs, les industries créatives et les entreprises engagées dans la transformation du Royaume, les étudiants ont découvert ce qui constitue peut-être l’une des clés de cette dynamique, l’investissement massif dans la formation, la recherche et l’entrepreneuriat.
La visite du campus de l’Université Mohammed VI Polytechnique à Ben Guerir a probablement laissé l’impression la plus durable. Fondée par le groupe OCP, l’UM6P s’est imposée en quelques années comme l’un des pôles de recherche et d’innovation les plus ambitieux du continent africain. Sa 1337 Coding School, son centre de prototypage 3D et son incubateur Startgate, le plus grand incubateur et accélérateur de startups d’Afrique intégré à une université, ont donné à voir une institution pensée comme une véritable rampe de lancement. Pour plusieurs étudiants, cette visite a constitué un véritable changement de perspective. Beaucoup ne s’attendaient pas à découvrir un campus d’une telle ampleur, conçu comme un écosystème complet où enseignement, recherche, innovation et entrepreneuriat fonctionnent de manière intégrée.
Pour Stella Zanon, fondatrice du podcast Born To Create et étudiante en IMTE, c’est là que s’est formulée une conviction: «Au Maroc, j’ai l’impression qu’on a plus le choix: on est born by necessity and made by ambition. Il y a une créativité innée, une débrouillardise culturelle très forte, mais aujourd’hui structurée par une rigueur technologique. L’entrepreneur marocain ne crée pas juste pour faire du business, il crée pour résoudre un problème concret de la société».
Ce qu’elle a observé à l’UM6P et au Technopark, elle le résume en une formule: «une tech avec une âme». De retour à Paris, elle a déjà entrepris des démarches pour enregistrer des épisodes de son podcast avec des entrepreneurs marocains afin de faire découvrir cette effervescence à une audience internationale.
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Plusieurs échanges ont porté sur les possibilités de coopération entre établissements d’enseignement supérieur, notamment dans les domaines de l’innovation, de l’entrepreneuriat, des technologies et du développement durable. Des perspectives qui pourraient ouvrir à l’avenir de nouvelles opportunités de mobilité, de projets communs ou de collaborations scientifiques entre les deux pays. La réciprocité est déjà à l’œuvre à d’autres niveaux. Pendant que les étudiants arpentaient Casablanca, Rabat, Marrakech et Ben Guerir, l’entrepreneur marocain Moncef Belkhayat donnait à la Sorbonne une conférence intitulée Entreprendre au Maroc dans un monde instable, organisée par l’association Sorbonne-Maroc.
«Certains étudiants qui ne regardaient pas du côté du Maroc vont maintenant peut-être s’y intéresser professionnellement», analyse Florent Pratlong. «Là où auparavant une offre marocaine ne les aurait peut-être pas arrêtés, ils vont désormais la regarder autrement».
Tristan Brion confirme: «J’ai discuté avec plusieurs étudiants et l’idée trotte dans nos têtes. Pourquoi pas, après le master, avoir une opportunité au Maroc? Le marché est vraiment intéressant, que ce soit comme salarié ou comme entrepreneur. Il y a encore beaucoup de choses à développer et à adapter à la culture locale».
«Je pense qu’ils s’imaginaient aller au Maroc avec les images d’Épinal de Pierre Loti: les épices, les couleurs, les cuisines», résume Florent Pratlong. «Ils n’étaient pas prêts à voir le Maroc dans ce qu’il est aujourd’hui. Mais une trajectoire, cela se prépare dans le passé. On ne devient aujourd’hui que parce qu’on a eu un chemin qui y a conduit».
Et en marge du programme officiel, le Maroc s’est dévoilé sous d’autres facettes, tout aussi séduisantes. «Il y a aussi toute une philosophie, une âme qui habitent le Maroc. Ils ont à la fois rencontré l’âme du Maroc et sa modernité», poursuit M. Pratlong. Une découverte qui pourrait durablement influencer les choix professionnels de certains étudiants, mais aussi contribuer à renforcer les liens académiques, scientifiques et entrepreneuriaux entre la Sorbonne et un pays qui s’affirme aujourd’hui comme l’un des pôles les plus dynamiques du continent africain.


