Grand Format-Le360. Crise des étudiants en médecine, conflits administratifs… Hassan Tariq détaille la méthode de travail du Médiateur du Royaume

Hassan Tariq, Médiateur du Royaume.

Le 23/05/2026 à 17h05

VidéoInvité du rendez-vous «Grand Format» proposé par Le360, Hassan Tariq dresse un état des lieux de l’action menée par l’institution dans la gestion des différends entre l’administration et les citoyens. De la crise des étudiants en médecine aux conflits administratifs, il détaille les mécanismes de traitement des réclamations et expose son ambition de renforcer la proximité territoriale de la médiation à l’échelle du Royaume.

Le 24 mars 2025, le roi Mohammed VI a nommé l’universitaire Hassan Tariq au poste de Médiateur du Royaume. Avant de prendre la tête de cette institution, il a été ambassadeur du Maroc en Tunisie pendant trois ans, un mandat durant lequel il s’est profondément investi dans le rapprochement diplomatique par le biais de la culture, initiant de nombreuses études historiques et productions intellectuelles.

Depuis son arrivée, sa priorité est d’installer une dynamique de communication de proximité, basée sur une médiation active, pour résoudre les différends entre les citoyens et l’administration.

Invité de «Grand Format», le Médiateur du Royaume, Hassan Tariq a détaillé la vision et la place stratégique que son institution occupe désormais dans l’architecture institutionnelle du Maroc. Il rappelle que la Constitution, à travers son chapitre 12, a instauré des instances de gouvernance et de régulation clairement définies. Présentées comme «des institutions nationales indépendantes du gouvernement», elles ont pour mission de consolider et d’enrichir les principes de bonne gouvernance.

Parmi ces dix instances réparties en trois catégories, il convient de distinguer le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), doté d’une compétence globale et pluraliste, du Médiateur du Royaume, dont la mission est plus spécialisée. «Notre rôle se limite à la protection sectorielle, c’est-à-dire la protection de l’usager ou du citoyen dans sa relation avec l’administration», explique Hassan Tariq. Pour remplir cette mission, l’institution s’appuie sur deux axes fondamentaux.

Au service des citoyens face aux abus administratifs

Le premier axe concerne la protection directe et individuelle des citoyens marocains ou des résidents étrangers s’estimant victimes d’une injustice administrative, d’un comportement abusif ou d’un excès de pouvoir. Comme le précise Hassan Tariq: «Cette saisine s’active lorsque les Marocains ou les étrangers subissent une injustice administrative, lorsqu’ils considèrent qu’ils ont été victimes de partialité, de mauvais traitements, d’une décision injuste, d’un abus de pouvoir ou encore lorsqu’ils estiment qu’ils ont été victimes d’un comportement, d’une décision ou d’une pratique contraire à la loi ou contraire à l’esprit de la pensée et de l’équité».

L’institution ouvre alors un dossier pour examiner les affirmations du plaignant face aux arguments de l’administration visée, puis déploie une démarche de conciliation afin de rechercher la production d’un règlement amiable entre le plaignant et l’administration.

Ce traitement global permet au Médiateur de passer de la gestion des cas individuels, partiels et privés, à la construction d’une image globale du dysfonctionnement structurel que vit l’administration marocaine.

Du traitement des plaintes à la réforme de l’action administrative

L’institution se transforme alors en une instance de gouvernance qui prend des initiatives, formule des recommandations au Chef du gouvernement, émet des avis sur les lois et propose des réformes réglementaires. Ce travail est consigné dans un rapport annuel présenté directement au Roi avant la fin du mois de juin de chaque année, offrant un diagnostic précis pour un traitement radical des maux de l’administration.

L’institution reçoit environ 8.000 plaintes et doléances par an, dont plus des deux tiers entrent directement dans son champ de compétence. Les autres dossiers relèvent davantage d’un travail de médiation pédagogique et d’orientation. L’institution guide alors les usagers vers les procédures appropriées ou échange avec les administrations concernées afin d’apaiser les tensions.

Hassan Tariq répartit ces réclamations selon un triptyque classique. La première catégorie regroupe les difficultés administratives du quotidien, comme un litige avec un fonctionnaire ou un document bloqué.

La deuxième concerne les plaintes à caractère financier. Elle touche notamment les contribuables ou les chefs d’entreprise en conflit avec l’État autour des taxes, des impôts ou du paiement des marchés publics. Il s’agit, précise-t-il, de «tensions nées de problématiques financières, fiscales, douanières ou de taxes». Enfin, la troisième catégorie englobe «les conflits liés au domaine foncier et immobilier».

Entre évaluation de la performance et ancrage territorial de la médiation

Pour évaluer l’efficacité de ce travail, le rapport annuel de l’institution s’appuie sur trois grandes familles d’indicateurs. La première concerne le profil du demandeur de médiation: «Nous essayons de cerner ses traits, son âge moyen, son sexe, le secteur visé par sa plainte, les affaires qui l’intéressent, son origine géographique et le mode de dépôt de sa réclamation.»

Le deuxième indicateur mesure la réactivité interne de l’institution. Il porte notamment sur le nombre d’heures consacrées au traitement des plaintes et sur le délai nécessaire pour rendre une décision finale.

Le troisième indicateur, que Hassan Tariq considère comme central, évalue la qualité de la réponse apportée par les administrations. «Notre rôle n’aurait aucun impact ni aucune utilité s’il n’était pas lié à des effets concrets et à la réactivité de l’administration», explique-t-il.

Cet indicateur mesure notamment le délai de réaction de l’administration après la première saisine, le nombre de réunions et de sessions de travail organisées, le volume de correspondances échangées ainsi que le nombre de recommandations effectivement mises en œuvre.

L’intervention du Médiateur reste toutefois encadrée par la loi 14.16, qui fixe des critères de recevabilité stricts pour éviter tout chevauchement des compétences. D’une part, le litige doit obligatoirement impliquer l’administration en tant que puissance publique, et d’autre part, l’affaire ne doit pas être en cours d’examen devant les tribunaux, l’institution ne se substituant pas au pouvoir judiciaire. En revanche, le Médiateur possède la compétence requise pour intervenir lorsque la justice a déjà rendu un verdict définitif en faveur d’un citoyen mais que l’administration tarde ou refuse d’exécuter la sentence, ce défaut d’exécution des jugements représentant d’ailleurs une part majeure des saisies.

Pour rendre cette justice institutionnelle pleinement accessible, Hassan Tariq a engagé l’institution dans un ambitieux processus de régionalisation à travers un plan stratégique couvrant la période 2026-2030. L’objectif est de déployer des délégations du Médiateur dans l’ensemble des régions du Maroc, en adéquation avec le grand chantier national de la régionalisation avancée.

De la médiation administrative à la gestion des tensions sociales

Pour Hassan Tariq, la médiation doit s’opérer au plus près des réalités territoriales et reposer sur le principe de l’équité objective, qui permet de dépasser la stricte légalité formelle. Lorsqu’un texte de loi s’avère rigide, flou ou incomplet face à une situation humaine complexe, le rôle du Médiateur est d’en adoucir la rigueur, d’en interpréter les ambiguïtés et d’en combler les lacunes afin de garantir une solution juste.

Cette approche pragmatique a été mise à l’épreuve lors de la crise des étudiants en médecine, un conflit social complexe qui a duré près de dix mois et plongé des milliers de familles dans l’incertitude. En choisissant d’intervenir et en engageant sa crédibilité constitutionnelle, le Médiateur du Royaume a réussi à construire une issue équitable et acceptée par toutes les parties prenantes, prouvant ainsi l’utilité publique de l’institution.

Pour Hassan Tariq, le dénouement de cette crise constitue une leçon doctrinale majeure pour la gestion publique marocaine, car elle démontre que les décideurs doivent être attentifs aux signaux faibles et aux tensions qui naissent dans la relation quotidienne entre l’administration et les usagers.

La nature de ce lien a structurellement évolué, puisque la relation classique liée à des prestations administratives de routine, comme la délivrance d’un document ou l’accès à une information, s’est complexifiée.

«Aujourd’hui, le citoyen considère l’administration comme un prolongement de l’État, un acteur porteur de réponses et de politiques publiques», explique Hassan Tariq. Cette évolution est apparue de manière claire dans l’analyse du rapport 2025. Les réclamations ne concernent plus uniquement les services administratifs du quotidien, mais portent désormais aussi sur les programmes et les politiques publiques.

Le public attend désormais des réponses rapides, des solutions concrètes et des politiques publiques performantes, au sein d’un contexte social marqué par une exigence citoyenne accrue. «La transition du problème administratif vers la tension sectorielle puis vers la tension sociale est devenue une équation que l’on ne contrôle plus, et qui peut être gérée par les algorithmes ou par les nouveaux moyens de mobilisation», ajoute-t-il.

Restaurer la confiance via l’échange direct

Face à ces défis, le Médiateur du Royaume plaide pour l’intégration de cellules de médiation au sein des grandes structures marquées par une forte concentration de jeunes et des tensions sociales, notamment les universités et les grands centres hospitaliers.

«L’institution a présenté un rapport spécial au Chef du gouvernement afin de proposer la mise en place de dispositifs de médiation dans les grands hôpitaux. L’objectif est de répondre, sur place, aux problématiques d’accès aux soins, d’accueil et de dignité humaine», explique Hassan Tariq.

Le Médiateur insiste également sur la nécessité de recréer des espaces de dialogue entre administration et citoyens. «Une partie de nos missions consiste à développer la communication entre l’administration et les usagers. Nous avons constaté que notre pays a besoin d’espaces où le citoyen et le gestionnaire public peuvent s’asseoir, échanger leurs arguments, confronter leurs points de vue et rétablir un climat de confiance», souligne-t-il.

Au-delà du strict traitement administratif des litiges, Hassan Tariq réaffirme ainsi la philosophie qui fonde son action, également développée dans son ouvrage La médiation comme processus de réparation. «La médiation repose sur deux principes: le respect de la primauté de la loi et celui de l’équité. C’est pourquoi l’équité constitue sa valeur fondatrice. Lorsque nous parlons de médiation, nous parlons avant tout d’équité, peut-être même davantage que de justice», conclut-il.

Par Achraf El Hassani, Siffedine belghiti, Said Bouchrit et Abderrahim ET-Tahiri
Le 23/05/2026 à 17h05