Médecin égyptien, Diaa Al-Awadi s’est transformé en figure virale d’un protocole alimentaire baptisé «Tayyibat», présenté comme un chemin vers la «مرحلة صفر دواء» — le «stade zéro médicament». Ses vidéos, sa fiche de consultation et ses relais posthumes promettent moins un régime qu’une délivrance: sortir des médicaments, purifier l’assiette, refaire la médecine à coups de listes d’aliments permis et maudits. Mais derrière cette ascension numérique, le tableau est autrement plus sombre: une biographie enjolivée, aucune spécialisation reconnue en nutrition, une mécanique commerciale bien visible et, surtout, des centaines de milliers de malades, peut-être davantage, qui ont interrompu leur traitement. Beaucoup en sont morts.
Il suffit de quelques secondes en ligne pour mesurer la puissance du récit Al-Awadi. Avant son décès, en avril 2026, sa chaîne YouTube officielle affichait plus de 520.000 abonnés pour 309 vidéos, tandis que son compte Instagram en comptait plus de 210.000. Ce qui a fait sa force, ce n’est pas seulement la radicalité de son discours, mais aussi sa plasticité. Sa page Facebook a ainsi diffusé un texte intitulé «Statement of the philosophy of the theory» en anglais, puis une version française, signe d’une ambition transnationale dépassant largement le seul public égyptien. Sa percée dans le monde arabe a été fulgurante, notamment au Maroc, où il est devenu une star et où le régime «Tayyibat» a pris les allures d’un secret d’initiés. On raconte même que des traiteurs se plaignent de voir leurs plats boudés lors des mariages et baptêmes, au motif qu’ils ne seraient pas compatibles avec ce régime. Sa mort, d’une crise cardiaque à l’âge de 47 ans, n’a pas tari la circulation de ses vidéos, bien au contraire. Ses adeptes aiment répéter qu’il aurait été «assassiné» parce qu’il détenait une vérité dérangeante pour les États. Une lecture complotiste qui les rassure autant qu’elle les héroïse, en les convainquant d’appartenir à une avant-garde éclairée, engagée dans une existence risquée et porteuse d’une forme de prophétie musulmane.
Le protocole lui-même repose sur une dramaturgie simple et redoutable. D’un côté les «tayyibat», les aliments dits «purs», «bons», «compatibles» avec le corps; de l’autre les «khabaith», les aliments suspects, «impurs». Des sites consacrés à sa méthode résument ainsi un univers où viande rouge, poisson frais, riz, freekeh, «graisses naturelles» et même cigarette deviennent les piliers d’une santé retrouvée, pendant que d’autres aliments — eau, œufs, poulet, lait, fruits et légumes sont renvoyés dans le camp des coupables. Ce vocabulaire n’est pas neutre: il brouille d’emblée la frontière entre conseil nutritionnel, hygiénisme moral et imagerie religieuse.
Le plus troublant est que le dispositif emprunte parfois un vernis de bon sens. Oui, la nutrition moderne recommande de limiter les aliments transformés. Mais Tayyibat franchit un seuil: il ne s’arrête pas à la critique de l’industrie alimentaire, il se présente comme une voie thérapeutique générale, susceptible d’emmener vers le «zéro médicament», alors même que l’OMS recommande au contraire une alimentation variée, riche en fruits, légumes, légumineuses, noix et céréales complètes.
Un protocole «miracle» contre toutes les maladies
Le problème de Tayyibat n’est donc pas seulement diététique. Il est médical. Lorsqu’un régime s’annonce comme une alternative durable aux médicaments, il cesse d’être un simple choix alimentaire. Il devient une doctrine thérapeutique. Or, pour le diabète de type 1, la plupart des patients qui suivent le protocole de Diaa Al-Awadi ont arrêté de prendre de l’insuline tous les jours pour vivre. Les faits rapportés publiquement en 2026 montrent que ce risque n’est pas théorique. En Égypte, le Conseil national de l’enfance et de la maternité a saisi le parquet après le cas d’une mère accusée d’avoir privé son enfant diabétique d’insuline en suivant Tayyibat. En Arabie saoudite, la presse a relayé un avertissement du ministère de la Santé évoquant des passages aux urgences et des admissions en soins intensifs après l’arrêt de traitements prescrits pour plusieurs maladies chroniques, sous l’influence du régime.
Le terreau culturel est idéal pour ce type d’emballement. Les réseaux sociaux amplifient la désinformation nutritionnelle, les comptes influents republient ces contenus inexacts, et les logiques d’engagement favorisent les messages simples, définitifs et émotionnels, bien davantage que les nuances cliniques. Tayyibat prospère précisément dans cette économie-là: peu de zones grises, beaucoup de certitudes, et un héros solitaire contre «le système».
C’est d’ailleurs lui-même qui résumait le mieux sa méthode. Face à l’objection du manque de publications probantes, il répondait: «الطب بالنتائج لا بالأوراق» — littéralement, «la médecine se juge aux résultats, pas aux papiers». Il disait aussi qu’un jour, à l’avenir, la médecine reconnaitra sa méthode. Tout est là: l’idée opposée à la preuve clinique, l’anecdote élevée au rang de méthode, le témoignage transformé en validation. Dans une vidéo commerciale sur la plate-forme Vezeeta, très utilisée dans le monde arabe, où des médecins font de la téléconsultation, délivrent des ordonnances à distance et où on trouve des pharmacies virtuelles peu regardantes, la logique du docteur Al-Awadi est ainsi explicité: «Notre objectif est de vous débarrasser du surpoids, de l’obésité et de tous les problèmes médicaux qui y sont associés, et de supprimer tous vos médicaments en quelques semaines.» Cette phrase n’a rien d’un banal slogan bien-être; c’est une promesse thérapeutique extraordinairement lourde.
Le médecin avant la légende
Qui était donc, précisément, Diaa Al-Din Shalaby Mohamed Al-Awadi? Il était rattaché à la faculté de médecine d’Aïn Shams, au département d’anesthésie, de réanimation et de traitement de la douleur. Mais c’est précisément ici que le portrait se fissure. La page universitaire d’Aïn Shams le présente comme مدرس («enseignant») au sein du département, une désignation académique qui n’est pas celle d’un professeur titulaire, pas même celle d’un professeur-assistant. Donc Diaa Al-Awadi n’a jamais exercé dans un quelconque hôpital ou clinique.
Ses affiliations professionnelles alléguées connaissent la même inflation. Vezeeta le dit membre de la European Society for Nutrition et de l’American Association of Medical Nutrition. Sur d’autres sites, il se présente comme membre de l’American Society for Obesity & Hormonal Disorders et de la European Society for Therapeutic Nutrition. Un véritable fouillis, propice à toutes les mystifications.
Les traces académiques retrouvées, elles, sont instructives par ce qu’elles montrent autant que par ce qu’elles ne montrent pas. Les publications qui portent son nom en 2024 relèvent de la réanimation, de la ventilation mécanique et de la nutrition des patients critiques — par exemple une communication sur l’échec du sevrage ventilatoire après chirurgie cardiaque, une autre sur la nutrition entérale ou parentérale chez des patients sepsis sévères ventilés. Autrement dit: son socle académique documentable appartient à l’anesthésie-réanimation, pas à une théorie nutritionnelle nommée Tayyibat validée par des essais cliniques.
Cette distinction est capitale. Al-Awadi n’était pas un chercheur ayant produit, publié et fait évaluer par les pairs un programme thérapeutique. Ce médecin issu du monde de la réanimation a déplacé son autorité vers le champ de la nutrition, racontée comme une révélation personnelle.
Dubaï, tremplin réel et statut flou
Diaa Al-Awadi était récemment parti vivre aux Émirats arabes unis où il avait, enfin, et grâce à sa nouvelle notoriété, trouvé une place de médecin dans une clinique. Le 29 mars 2026, il annonçait «بداية جديدة» — un «nouveau départ» à Dubaï, au sein d’Al Das Medical Clinic, une polyclinique multispecialités fondée en 2020, installée à Meadows Town Center.
Mais que faisait-il exactement là-bas? C’est ici que le terrain se brouille. Selon son avocat, cité par Al-Araby Al-Jadeed, le voyage aurait commencé comme une visite touristique avant de se transformer en opportunité de travail temporaire, avec enregistrement de contenus médiatiques et quelques activités professionnelles, sans projet d’installation durable. Cette version n’est pas absurde; elle correspond assez bien à l’hybridation, typique de ces figures contemporaines, entre médecin, créateur de contenu, conférencier et marque personnelle. Mais elle ne dit pas sous quel statut sanitaire précis il exerçait — ou non — sur place.
Le seul point entièrement stabilisé est sa mort. Le 20 avril 2026, la diplomatie égyptienne a confirmé avoir été informée par la police de Dubaï de son décès dans un hôtel de l’émirat. Le lendemain, un communiqué officiel relayé par les canaux d’État égyptiens a fait état d’un rapport médical des autorités émiraties concluant à une mort naturelle, sans suspicion criminelle, par crise cardiaque soudaine. Cette conclusion n’a pourtant pas éteint les récits de martyrisation: elle a, dans certains cercles, encore nourri le roman d’un homme «réduit au silence».
C’est là tout le mécanisme: même la zone d’ombre nourrit la marque. Plus le statut exact de sa présence à Dubaï reste flou, plus l’imaginaire le remplit.
Une méthode devenue produit
Le business Al-Awadi n’a rien d’invisible. Son site personnel permettait la prise de rendez-vous, le décrivait faussement comme nutritionniste, et fixait la relation dans un cadre marchand clair: réservation, visite, promesse de résultats. Il possédait deux cabinets privés au Caire, dans les quartiers Héliopolis et Nasr City.
Ce business se voit aussi dans la mécanique d’acquisition d’audience. Le site drdiaaalawady.com existait comme extension de sa marque, et Similarweb estimait en avril 2026 que l’essentiel de son trafic venait du Paid Social. Autrement dit, l’écosystème numérique autour d’Al-Awadi ne relevait pas seulement du bouche-à-oreille organique; il semblait aussi dépendre, en partie, de la publicité sociale payante. Pour un homme qui se présentait comme l’ennemi d’un système médico-industriel corrompu, la contradiction est intéressante: la dissidence sanitaire n’est pas hors-marché, elle a ses propres canaux d’achat d’attention.
Après sa mort, la marque a même semblé se dédoubler. Un site dédié à altayybat.com se présente comme un guide complet du régime, tout en précisant qu’il est «non affilié au Dr Diaa Al-Awadi»; un autre, altayebaat.com, se donne pour mission de préserver son «héritage scientifique», propose des listes d’aliments, des vidéos archivées et un PDF gratuit. Un troisième, Sehtin, publie des biographies exaltées et une reconstitution idéalisée de son parcours. Ce qui devait être un contenu personnel devient ainsi une franchise de la mémoire: sites, ordonnances médicales, traductions, vidéos remises en circulation, circulation qui persiste alors même que l’État égyptien appelle à ne plus relayer ses contenus.
Quant aux livres, la trace est plus incertaine. Des plateformes bibliographiques le créditent de plusieurs ouvrages, et Amazon propose un ebook consacré à son parcours et à «la vérité» de sa méthode. Mais il devient impossible de distinguer l’œuvre propre d’Al-Awadi de la production militante qui a utilisé son nom pour vendre des livres avant et après sa mort. En revanche, ce qui est nettement documentable, c’est un modèle économique fondé sur la consultation, la marque personnelle, le contenu social, la promesse de transformation, puis la patrimonialisation numérique de son «héritage».
Alertes officielles, sanctions et récits de préjudice
Le printemps 2026 a marqué un durcissement. Le 3 mai, le Conseil suprême égyptien de régulation des médias a ordonné aux médias de ne plus publier ni diffuser de contenus de Diaa Al-Awadi, après avoir reçu des correspondances officielles du ministère de la Santé et du Syndicat des médecins. Le texte invoque explicitement un contenu susceptible de nuire à la santé publique, de menacer directement la vie des citoyens et de diffuser des conseils erronés contraires aux règles scientifiques établies. C’est, en soi, un acte institutionnel majeur: l’État sanitaire ne polémique plus, il coupe le son.
D’autres éléments circulent. Le site du média de fact-checking Saheeh Masr a publié des contenus affirmant que l’université d’Aïn Shams avait mis fin à ses fonctions en décembre 2023 après une plainte d’étudiante, sans préciser s’il s’agit, comme on peut le supposer, de «proposition» indécente et d’harcèlement, et le même média a évoqué des témoignages de «victimes» du système Tayyibat. Des sources journalistiques parlent également de radiation ordinale. Ces informations s’ajoutent néanmoins à un contexte officiel déjà très lourd: celui d’un médecin dont les autorités sanitaires et médiatiques ont jugé le contenu assez dangereux pour en interdire la diffusion.
S’agissant des patients, il existe des témoignages publics relayés par les médias faisant état de décompensations, de troubles visuels, de complications rénales ou de drames familiaux attribués au suivi du régime et à l’arrêt de médicaments. Al-Masry Al-Youm a même publié un dossier intitulé «Victimes du système Tayyibat». Ces récits préoccupants montrent que Tayyibat a produit aussi un champ de contestation douloureux auprès de ses adeptes.
Al-Awadi, pour sa part, n’a jamais laissé de réponse détaillée aux démarches institutionnelles du printemps 2026 comparable à ce qu’exigerait un contradictoire de fond. Ses derniers messages renvoient surtout à son autopromotion, à sa défense générale de la méthode, et à son credo «la médecine se juge aux résultats, pas aux papiers». C’est peu. Et c’est justement le cœur du problème: plus les accusations se structurent, plus la défense demeure narrative.
Diaa Al-Awadi n’aura peut-être pas été seulement un charlatan numérique, ni seulement un entrepreneur de la peur sanitaire. Il fut aussi cet illuminé moderne, persuadé d’avoir vu ce que la médecine n’aurait pas compris, et dont la lumière supposée a surtout projeté beaucoup d’ombre sur ceux qui l’ont suivi.




