Lorsqu’Emmanuelle de Boysson écrit «Tendre Maroc» (éd. Calmann-Lévy, mars 2026), elle fait un geste à la fois délicat et risqué, qui sonne comme un avertissement: «Il ne faut jamais revenir sur les lieux de son enfance, de crainte d’en brouiller le souvenir», prévient-elle dès les premières lignes. Pourtant, c’est précisément ce voyage intérieur qu’Emma, la narratrice, entreprend. Dans la maison de campagne familiale, elle retrouve les agendas de sa mère et y plonge à la recherche d’une petite fille qui l’attend quelque part dans les années 1960, sur la côte marocaine.
L’arrivée au Maroc à ses six ans, par exemple, est décrite avec un mélange de naïveté enfantine et de précision. Emma se souvient de la Simca familiale qui s’engage sur la route côtière en évoquant à la fois la beauté de la mer et le cauchemar des bidonvilles. Elle note «des camionnettes, des taxis aux toits surchargés de bagages, des ânes et des mulets qui tirent des charrettes pleines de foin» et la flamme bleue de la raffinerie qui scintille au loin. Les palmiers saluent l’enfant tandis que la villa de fonction apparaît comme un îlot de verdure au milieu d’un paysage lunaire.
À l’intérieur, la maison est un éden: «un patio où de l’eau coule goutte à goutte dans un bassin en mosaïque bleue, des odeurs de jasmin, de romarin, de menthe et de rose». Pour la narratrice l’enfance marocaine dans la villa Icoma et la famille Monnier/Boysson s’assimilent à un paradis perdu aux souvenirs solaires, où la vie s’est arrêtée un jour, par petites touches impressionnistes, et de bonheur jamais oublié, avec les jeux avec ses frères et sa sœur dans le jardin, et le cri des mouettes sur le port.

Son père, «un doux rêveur converti en entrepreneur», dirige une industrie cotonnière. Sa mère, Blanche, est femme au foyer. La joie se lit dans les scènes de plage où les enfants se laissent porter par les vagues: «Chaque vague est une fête. Je gravis des montagnes, domine le monde sur la crête, me laisse porter par l’écume et plonge lorsque la vague éclate».
La mer devient une métaphore de l’enfance, avec ses déferlantes de bonheur et ses abysses. L’héroïne savoure le temps lent des vacances, un temps «qui n’a aucune importance». Ces détails participent à créer un univers poétique, presque sensoriel, qui donne son titre au roman: un Maroc tendre, lumineux et pourtant fragile.
La figure de la mère: Blanche ou l’énigme centrale
Mais «Tendre Maroc» se révèle autre chose qu’une reconstitution de la mémoire. Se dresse bientôt la silhouette inaccessible de Blanche, la mère, décrite comme «fascinante, plus préoccupée par les défavorisés que par les siens». Femme d’action et de compassion, elle se rend chaque jour en ville pour aider les autres. Cette générosité, admirable en soi, se révèle cependant source de frustration pour la petite Emma qui se sent délaissée. Dans le roman, l’enfant observe sa mère distribuer des sacs de nourriture aux plus pauvres, mais la voit peu à la maison.
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Comment comprendre que sa mère offre à une petite mendiante sa poupée préférée? Comment accepter qu’elle consacre davantage de temps à ceux qui n’ont rien qu’à elle, «qui a tout»? Les paroles maternelles se limitent à des injonctions: «Parle doucement, arrête de me coller, calme-toi, souris, ne te fais pas remarquer». Ce refrain imprime l’idée que pour être aimée, il faut s’effacer.
Cette distance affective se double d’une intransigeance morale. Blanche incarne l’idéalisme progressiste. Elle critique celles et ceux qui «profitent du pays et ignorent les Marocains». Lorsque sa cousine Marie‑Rose, figure de la bourgeoise oisive, lui rétorque qu’elle est une «femme entretenue», Blanche réagit: son engagement social correspond à un emploi et lui permet d’organiser son temps tout en élevant ses quatre enfants. À travers cette scène, le roman dresse le portrait d’une femme qui déplace les codes des années 1960: elle est mère au foyer mais également militante sociale et incarne une certaine forme de féminisme avant l’heure.
Cependant, pour la narratrice, l’image de la mère reste celle d’une absence. Dans une scène poignante, Emma raconte qu’elle grimpe dans le caoutchoutier pour se cacher: «Le soleil m’éclipse, la lune me repose. J’aime me fondre dans le gris, j’y vois plus clair, m’y sens à l’abri, dans mon élément. L’ombre est le refuge de ma tristesse». L’enfant se glisse dans la pénombre pour fuir le regard qui la juge et espérer une caresse qui ne vient pas. La nuit et l’ombre dominent l’imaginaire du roman, signe que cette enfance marocaine n’est pas qu’une carte postale exotique mais un territoire de blessures.
Le roman d’apprentissage: la lumière et les ombres de Mohammedia
Le roman suit Emma jusqu’à son adolescence, une période où elle découvre le monde, l’amour, la littérature et la violence. Elle se rend compte des sourires forcés des ouvriers marocains à l’usine textile, devine la pénibilité des cadences. La petite fille évolue dans un cocon tandis qu’une partie de la population vit dans la misère. Cette conscience naissante renvoie à l’engagement social de Blanche, mais aussi aux contradictions du protectorat français, que l’auteure laisse affleurer sans didactisme.
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L’une des scènes les plus sombres est l’agression sexuelle que subit l’adolescente alors qu’elle n’a pas encore l’âge d’aimer. Cette expérience est racontée avec pudeur mais profondeur. Elle brise l’innocence de l’enfance et marque un tournant dans l’apprentissage d’Emma.
La violence sexiste croise ici la violence sociale. Elle aime un garçon du pays, Medhi, dont la relation avec Emma est condamnée par les codes de l’époque. On lui explique qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre, qu’ils appartiennent à deux mondes différents. Un jour, bravant l’interdit, elle décide de le rejoindre et fait une rencontre fatale dans la palmeraie de la Merzouga. En dévoilant cette blessure, Emmanuelle de Boysson brise un tabou longtemps gardé secret.
Écrire pour réparer: la naissance d’une vocation
«Tendre Maroc» est aussi le récit de la naissance d’une vocation. Pour fuir son chagrin d’amour, elle plonge dans la littérature. Au détour d’une rédaction, Emma comprend qu’«écrire signifie composer, sculpter, tailler, modeler et jouer de ses émotions comme des couleurs d’une palette». L’adolescente ouvre un cahier et y écrit: «Chère Anne», adressant ses premières lignes à Anne Frank, dont le journal la bouleverse.
La littérature devient un refuge et un espace d’émancipation. L’écriture permet de transformer l’absence en présence. Lorsque l’adulte retourne dans la maison familiale, elle retrouve les carnets de Blanche et découvre la voix de sa mère, «non plus comme une énigme close, mais comme une voix». Les carnets de Blanche deviennent des traces d’une vie intérieure. Par l’écriture, l’auteure recoud le tissu des filiations et restitue à sa mère son humanité. Le roman s’achève sur cette réconciliation fragile: «Blanche retrouvée». Et la petite fille cesse «peut‑être enfin d’attendre». L’espoir est timide, mais la consolation est réelle.
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Son regard porte la nostalgie de l’adulte qui se souvient. Ce double regard confère au livre sa tonalité mélancolique. L’enfant observe, s’émerveille et souffre dans le même temps. Elle capte les détails sensoriels et les transforme en images poétiques: «Le temps est ce coquillage où j’entends la mer, ce sable qui coule entre mes doigts, ce goéland qui ricane, l’invisible à portée de main».
L’adulte, quant à lui, mesure l’ironie de ces souvenirs et en révèle la violence cachée. Le rapport d’Emma à sa mère se confond ainsi avec son rapport à l’écriture. S’effacer, se mettre dans l’ombre, est d’abord un geste de survie, puis un geste littéraire. L’écriture naît souvent d’une blessure: on ne devient pas écrivain «sans un besoin éperdu de reconnaissance», dit-elle. C’est parce qu’Emma n’a pas été vue qu’elle se tourne vers les mots, qui sont une façon d’être reconnue et d’exister par et pour soi.
Dans un monde littéraire où l’autofiction est parfois perçue comme un nombrilisme, «Tendre Maroc» rappelle que se raconter peut être un acte de transmission. En partageant son histoire, Emmanuelle de Boysson tisse un lien avec les lecteurs et ouvre un espace pour d’autres récits. Sa voix, à la fois tendre et lucide, nous invite à interroger nos propres mémoires et nos propres enfances. Comme elle l’écrit, «parfois, il suffit d’un livre pour changer le cours d’une existence». Ce roman en est la preuve.
«Tendre Maroc», Emmanuelle de Boysson, 200 pages. Calmann-Lévy, 2026. Prix public: 253 DH.




