Trois religions, une même table: quand les Dialogues Pluriels ravivent le Café Politis

Dialogue interreligieux: ce qui s’est dit aux «Dialogues pluriels»

Lors de la première édition des Dialogues Pluriels, jeudi 23 avril, à Casablanca. (S.Belghiti/Le360)

Le 24/04/2026 à 16h15

VidéoLa première édition des Dialogues Pluriels a réuni jeudi soir à Casablanca juifs, musulmans et chrétiens, trois voies infiniment liées comme enfants d’Abraham, face aux discours de division, comme le souligne Ahmed Ghayat, initiateur de cette rencontre.

L’association Marocains Pluriels a organisé hier soir la première édition des «Dialogues pluriels», un événement qui se veut une célébration de la coexistence et du vivre-ensemble qui distinguent le Maroc, comme le rappelle si bien Ahmed Ghayat, initiateur de cette rencontre, dans une déclaration pour Le360.

Le président de Marocains Pluriels dit vouloir restaurer un espace public de dialogue que des années d’absence avaient laissé vacant. «Heureux d’accueillir un public aussi nombreux ce soir pour cette organisation de la première édition de Dialogues Pluriels. Nous nous sommes rendu compte que nous avions laissé un vide après le Café Politis. Donc, nous avons décidé de revenir», souligne-t-il.

L’intention était claire. Il fallait reprendre la parole avant que les réseaux sociaux ne la fragmentent davantage. Juifs, musulmans et chrétiens se sont donc réunis dans une salle comble. L’association n’en était pas à ses premiers pas. Pendant neuf ans, chaque mois à la Sqala, l’organisation proposait le Café Politis, une rencontre entre jeunes et moins jeunes, regroupant les trois religions monothéistes du pays, ainsi que des personnalités du monde de l’art, du sport et de la société civile.

«Il n’y avait plus ce rendez-vous spontané, convivial, où les gens pouvaient échanger. Et ce sont les réseaux sociaux qui, quelque part, ont pris cette place pour le bien, parfois, pour le pire, souvent», déplore-t-il.

Pour lui, la présence physique comptait différemment. Les organisateurs n’avaient pas rejeté les réseaux sociaux pour autant. Ils les réinvestissaient à des fins nouvelles. La soirée était diffusée en direct sur Instagram. «Nous allons combiner à la fois réunion physique (la présence et le contact) et le virtuel, puisque nous serons sur les réseaux sociaux. La vidéo qui va être tournée sera ensuite montée pour organiser des capsules sur tous les réseaux pour toucher un maximum de personnes», annonce Ahmed Ghayat.

Ces dialogues pluriels interviennent dans un contexte où une prière juive effectuée, mardi soir, près de Bab Doukkala, à Marrakech, avait suscité un débat houleux. «C’est un moment opportun pour clarifier les faits, pour témoigner ensemble, pour réaffirmer la profondeur des liens unissant les communautés religieuses du Maroc», tranche l’acteur associatif. Jacky Sebag, rabbin de la synagogue Névé Shalom de Casablanca, a, quant à lui, pris la parole avec un objectif très clair: expliquer ce qui s’était réellement produit.

La prière à Bab Doukkala concernait des visiteurs juifs américains, des touristes venus au Maroc pour les festivités de Pessah, la Pâque juive. «Ce qui s’est passé là, c’est qu’une prière qui n’avait aucune connotation politique. Ces Juifs étaient là pour des fêtes de Pessah et ont prolongé leurs vacances pour rester au Maroc. Pourquoi ont-ils prié là-bas? Ils auraient pu aller dans une synagogue, certes, mais il n’y en avait aucune à proximité. La synagogue la plus proche de Marrakech est loin de Bab Doukkala. Ils ont donc fait la prière sur place», affirme le rabbin.

Une personne en route qui doit prier et qui ne peut atteindre un lieu de culte va prier là où elle se trouve. Jacky Sebag lui-même, plusieurs fois, s’était arrêté sur la route pour prier. Cela s’était même produit à l’aéroport de Casablanca. Chaque fois, il accomplissait sa prière sans incident, sans controverse, avec la naturalité que cette pratique religieuse méritait. C’était une pratique tellement inscrite dans les réalités du Maroc que personne ne la remarquait généralement, dit-il.

Pour le rabbin, «le Maroc est un pays singulier. La communauté juive qui y vit a tous ses aises. Elle est chez elle. Nous sommes Marocains au même titre que les Marocains musulmans et nous sommes fiers d’être ici. C’est chez nous et c’est comme ça qu’on le conçoit. Nous avons la liberté d’action et la liberté de culte. Nous avons nos produits casher, nos restaurants et nos synagogues. Nous avons tout cela. Nous remercions notre Roi bien aimé qui veille à cette tradition».

La peur de la différence

De son côté, le Cardinal Cristóbal López Romero, archevêque de Rabat, dit observer «quelque chose de beau dans les actes publics de foi. Dans les aires de repos des autoroutes marocaines, on voit régulièrement des musulmans s’arrêter pour accomplir leur prière». Cependant, il note que «la différence peut provoquer chez beaucoup de personnes un sentiment d’inquiétude», alors que «la question est de découvrir la joie d’être uni dans la diversité». «Pourquoi ça devrait générer un problème? Nous devons nous réjouir d’être différents, mais en cherchant à vivre ensemble», s’interroge-t-il.

C’était là que prenait sens la prière de Marrakech. «C’était une action positive, une personne vivant sa foi, qui s’accomplissait simplement parce qu’une obligation religieuse ne pouvait être différée», insiste Ahmed Ghayat.

Pour Nabil Baraka, représentant des Alamiyine, la réaction suscitée par cette prière relève moins des faits que de leur mise en récit. «Nous assistons à une amplification artificielle d’un acte normal dans le contexte marocain. Prier, quel que soit le culte, n’a jamais constitué une provocation dans notre société. Ce qui interroge aujourd’hui, c’est la manière dont certains discours transforment un geste ordinaire en objet de tension», a-t-il déclaré, signalant que le Commandeur des croyants est le garant de la liberté de culte et de la coexistence apaisée entre les religions.

«Nous sommes réunis aujourd’hui dans un moment charnière de ce siècle, marqué par de fortes tensions. Ici, les trois voix sont rassemblées: celle du judaïsme, celle du christianisme et celle de l’islam. Trois voix infiniment liées, car nous sommes tous des enfants d’Abraham. En réalité, ces trois voix sont unies», conclut-il.

Par Hajar Kharroubi et Sif Belghiti
Le 24/04/2026 à 16h15