L’Algérie a annoncé le jeudi 10 septembre 2026 la rupture de ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis et la fermeture de son espace aérien à leurs avions militaires et civils. Cette décision qui isole encore davantage l’Algérie au point de vue diplomatique n’est pas le but de cette chronique. Son objet est d’examiner les propos historiquement surréalistes et bien peu diplomatiques tenus par le président Tebboune dans sa mise en garde à destination des Émirats arabes unis tels que rapportés par le site Mondafrique en date du 11 septembre 2026.
Selon cet organe, le Président algérien aurait ainsi déclaré au début de l’année à destination du Cheikh Mohammed ben Zayed Al Nahyane: «Si tu cherches à avoir avec nous les comportements que tu as avec les autres, tu te trompes. Nous avons 5.630.000 martyrs morts pour ce pays. Ceux qui veulent s’approcher de nous, qu’ils le fassent».
Outre une formulation montrant une fois de plus la non maîtrise des usages diplomatiques les plus élémentaires par les plus hautes autorités algériennes, le chiffre annoncé par le président algérien n’a aucun fondement scientifique. Ne reposant sur aucune étude, il s’agit d’une arme rhétorique structurant la construction mémorielle sur laquelle repose la «légitimité» du Système algérien.
Ainsi donc, selon le président Tebboune, de 1830 à 1962, le colonialisme français aurait causé la mort de 5,6 millions d’Algériens. Un petit rappel chiffré avant d’aborder le fond de la question: les premières estimations démographiques faites vers 1835 donnaient une population «indigène» selon le vocable de l’époque, d’environ trois millions de personnes; or, au mois de juillet 1962, au moment de l’indépendance, la population algérienne, Européens exclus, était de onze millions, soit quasiment quatre fois plus. Pour atteindre 5,6 millions de victimes, il aurait fallu une mortalité massive et continue durant les 132 ans de présence française, ce qui est contredit par les données démographiques connues puisque, tout au contraire, la population algérienne augmenta durant la période coloniale, ce qui rend mathématiquement impossibles de tels chiffres.
La conquête et les répressions du 19ème siècle furent certes violentes, mais ce ne furent pas une suite de génocides. Les massacres de 1945 (Sétif, Guelma et Kherrata) ont fait entre 15.000 et 20.000 morts selon les travaux académiques. Quant à la guerre d’indépendance (1954-1962), elle a causé environ 300.000 morts algériens selon les estimations les plus sérieuses. Dans tous les cas, nous sommes loin des 5,6 millions de morts.
«Le chiffre de 5,6 millions de morts, affirmation ne reposant sur aucune source, servait jusque-là à fonder la «légitimité» du pouvoir tout en permettant de maintenir la pression sur la France. Or, voilà que, désormais, il est devenu un argument «diplomatique» contre les Émirats arabes unis…»
— Bernard Lugan
Mais le Système algérien nous a habitués à l’inflation des chiffres. Un rappel. En 2008, alors député du RCD (Rassemblement pour la Culture et la Démocratie), Noureddine Aït Hamouda, fils du colonel Amirouche Aït Hamouda, chef emblématique du maquis kabyle de la willaya III tué au combat le 29 mars 1959, avait provoqué un tumulte quand, dans l’hémicycle, il avait dénoncé le scandale des faux moudjahidine et pulvérisé le mythe du 1,5 million morts causés par la guerre d’indépendance, chiffre permettant selon lui au «Système» de justifier le nombre des «ayants droit», notamment celui des veuves et des orphelins.
Or, toujours selon Noureddine Aït Hamouda, sur les 2 millions de porteurs de la carte de moudjahid et d’«ayants-droit», les ¾ étaient des faux… Ce qui fut confirmé en 2015 par l’ancien ministre Abdeslam Ali Rachidi, quand il déclara que «tout le monde sait que 90% de ces anciens combattants, les ‘moudjahidine’, sont des faux» (El Watan, 12 décembre 2015).
La recherche effrénée du statut d’ancien moudjahid s’explique par le fait que les titulaires de la précieuse carte, ainsi que leurs ayants droit, perçoivent une rente de l’État, bénéficient de prérogatives, jouissent de prébendes et disposent de passe-droits.
Les titulaires de la carte constituent l’ossature populaire du «Système», leur poids politique s’exerçant à travers le maillage du pays par plusieurs associations nationales. Ainsi, l’ONM (Office national des Moujahidine), l’ONEC (Organisation nationale des enfants de chouhada (martyrs)), le CNEC (Coordination nationale des enfants de chouhada), ou encore l’ONEM (Organisation nationale des enfants de moudjahidine).
Encore un rappel: en 2003, plusieurs authentiques anciens combattants issus de toute l’Algérie constituèrent l’Association de lutte contre les faux Moudjahidine, car, selon eux, à l’époque, l’ONM comptait 80% de faux maquisards… dont, selon Liberté-Algérie du 28 octobre 2003, le ministre des moudjahidine de l’époque en personne!!!
Le chiffre de 5,6 millions de morts, affirmation ne reposant sur aucune source, servait jusque-là à fonder la «légitimité» du pouvoir tout en permettant de maintenir la pression sur la France. Or, voilà que, désormais, il est devenu un argument «diplomatique» contre les Émirats arabes unis…




