Ces jours-ci, à Paris, je fais très attention aux itinéraires que j’emprunte. Un mouvement de foule, une charge de CRS, une grenade lacrymogène… et voilà votre serviteur victime collatérale d’un conflit qui ne le regarde pas.
Il s’agit d’une mobilisation générale des lycéens français. Ils manifestent pour dénoncer la dégradation de leurs conditions d’études, l’insalubrité de certains bâtiments, le manque de moyens alloués à l’Éducation nationale.
Pour ce qui est de la vétusté de certains bâtiments, je puis en témoigner. Ayant donné récemment une conférence dans un lycée parisien qui porte le nom d’un des grands penseurs des Lumières, j’ai pu constater que la salle était trop chaude et qu’il n’y avait pas de système de climatisation. Trop froides en hiver, trop chaudes en été, de telles salles de classe n’incitent pas au travail, à l’effort, à la concentration.
Autre doléance: des classes surchargées et des professeurs absents non remplacés. C’est exact. Beaucoup de mes amis enseignants français sont tentés de s’absenter au moindre bobo: depuis la perte générale du concept d’autorité, depuis qu’on se permet de tutoyer les «profs» et de leur répondre insolemment, l’esprit de sacerdoce n’est plus là.
Enfin, les lycéens se plaignent des ratés de l’orientation. Il s’agit d’une plateforme nommée «Parcoursup», dont j’ai renoncé à comprendre comment elle fonctionne mais qui conduit, semble-t-il, à des aberrations.
Bien entendu, les partis politiques essaient de tirer profit, d’une façon ou d’une autre, de la situation. La droite accuse LFI de manipuler le mouvement des lycéens et d’être responsable de la violence qui a marqué ces derniers jours. Le patron de LFI, le tangérois Jean-Luc Mélenchon, rétorque que son parti soutient les revendications des lycéens mais qu’il n’est pour rien dans les débordements– et il dénonce les violences policières.
«Quand des lycéens marocains manifestent, l’envoyé spécial d’une gazette parisienne parle de «violente répression» dès la première ligne, développe sur la «crise de régime» et prévoit en conclusion l’effondrement prochain du makhzen, la fin de la monarchie, l’Apocalypse now– ce qui fait hausser les épaules à quiconque comprend comment fonctionne le Maroc sur la longue durée.»
— Fouad Laroui
Bref, voilà ce qui se passe en ce moment en France. J’observe mais, ne jouissant pas de la nationalité française, je m’interdis de prendre parti. Mais… il y a un mais. Je lis la presse, j’écoute la radio, je regarde la télévision. Les journalistes français rapportent ce qu’ils voient, donnent la parole aux uns et aux autres et essaient d’imaginer l’issue des évènements sans nécessairement parler du «Grand Soir» cher aux révolutionnaires. Bref, ils font leur travail en gardant le sens de la mesure.
Or ces mêmes journalistes, quand il s’agit du Maroc, sont loin d’être aussi circonspects. Quand des lycéens marocains manifestent, l’envoyé spécial d’une gazette parisienne parle de «violente répression» dès la première ligne, développe sur la «crise de régime» et prévoit en conclusion l’effondrement prochain du makhzen, la fin de la monarchie, l’Apocalypse now– ce qui fait hausser les épaules à quiconque comprend comment fonctionne le Maroc sur la longue durée.
Pourquoi cette différence d’attitude? Pourquoi Tartempion le plumitif fait-il son boulot à Paris et bâcle-t-il sa copie à Rabat? Par ignorance, par paresse, par manque de temps? Oui, oui et oui. Mais il y a une autre raison, plus profonde, qui n’est pas loin d’être une forme de racisme. L’idée, c’est que seuls les pays européens ont de vraies institutions. Les autres font semblant. Ce sont des villages-Potemkine.
C’est décidé. Si je rencontre demain un journaliste dans les rues de Paris, je lui demanderai d’un air naïf:
- Dites-moi, mon bon, ces manif’, ce soulèvement général du peuple, c’est bien le glas qui sonne pour la République française? C’est la fin? Qui régnera demain à Versailles? Louis de Bourbon ou Jean d’Orléans, le comte de Paris?
J’ai hâte de voir la tête du collègue parigot, qui se demandera sans doute si c’est du lard ou du cochon (halal).




